De la gentrification des villes à la gentrification des luttes

Gilderoy Discepolo en conférence avec Harry Hazan

dimanche 15 septembre 2013 par bendyglu

Je me souviens de ce jour-là. Je m’en souviendrai à jamais. Ce jour où "nous" (un "je" qui parvint à nous faire croire à tous par divers sortilèges que c’était un "nous") "nous" sommes séparés du traducteur d’Howard Zinn et Noam Chomsky. Toi, dont un autre traducteur, et non des moindres, dit un jour qu’on te devait le succès d’Une Histoire populaire des États-Unis, car ton texte était mieux écrit en français que celui de Zinn en américain (ce qui en temps que puriste de la traduction littéraire lui posait un problème : mais Howard Zinn était un historien engagé dans les luttes, écrivant pour le plus grand nombre, pas un littérateur. Ni un auteur de théâtre d’ailleurs : Emma et Marx furent écrites sur un coin de table pour profiter de l’agitation des campus contre la guerre du VietNam. Fallait-il vraiment les verser, leur première vie faite, dans la collection Manufactures de Proses à côté de Döblin, pour vendre encore ce livre amorti à 10 EUR et que le patron se fasse passer pour un traducteur ? Faut-il que je ressorte les fichiers de cette traduction sur lesquels nous avons été, Fred et moi, deux à tout rafistoler ?) Ce livre qui fit la fortune d’Agone et dont tu n’avais pas fini le dernier chapitre avant de partir en vacances (qui sont sacrées, t’as bien raison !) comme dans la fable du Pacte avec le Diable où il ne faut pas que les diablotins posent la dernière tuile avant l’aube pour ne pas perdre son âme, alors on fait chanter le coq un peu en avance. Tu as bien failli être notre coq, mais ça ne manquait pas de diablotins...

Agone te détruisait, toujours plus de Chomsky parce que ça se vend... Toujours plus ou moins la même chose à traduire, comme une machine, sans le moindre égard pour ton désir à toi, puits de littérature que tu es ! Rosat t’avait torturé, en bon petit prof sadique, pour la nouvelle traduction de textes d’Orwell, qu’il contrôlait à partir de l’ancienne, que nous n’avions pas achetée. Combien de conseils de classe as-tu dû subir ? Combien de déjeuners pour te "recadrer" et tirer encore de toi, jusqu’à l’épuisement, de la plus-value, encore et encore, dans notre incompréhension à tous de ce que tu subissais ?... Des humiliations qui n’ont pas cessé, encore aujourd’hui quand il te faut mendier le chèque de tes droits d’auteur. Lorsque tu sonnes à la porte de la rue des Héros, comme au début de cette année, et que le Dice te lance pour seules paroles du haut de l’escalier : "Je n’ai rien pour toi". Mais j’ai été bien puni lorsque ce fût mon tour, qu’"Agone me ronge comme un cancer" et que les petits profs sans œuvre ni lectures me lancent, achevant de transformer Agone en bahut et les travailleurs en mauvais élèves qu’il faut punir : "Tu n’es ps comme les autres".

Ce jour donc. Tu échappas à l’Orwellienne exécution d’Héléna, digne de 1984  :

Le Parti vous disait de rejeter le témoignage de vos yeux et de vos oreilles. C’était son commandement ultime, et le plus essentiel. Le cœur de Winston défaillit quand il pensa à l’énorme puissance déployée contre lui, à la facilité avec laquelle n’importe quel intellectuel du Parti le vaincrait dans une discussion, aux arguments qu’il serait incapable de comprendre et auxquels il pourrait encore moins répondre Et cependant, c’était lui qui avait raison ! Ils avaient tort, et il avait raison. Il fallait défendre l’évident, le bêta et le vrai (the obvious, the silly and the true). Les truismes sont vrais, cramponne-toi à cela. Le monde matériel existe, ses lois ne changent pas. Les pierres sont dures, l’eau est humide, et les objets qu’on lâche tombent vers le centre de la terre. Avec le sentiment (…) qu’il posait un axiome important, il écrivit : « La liberté, c’est de dire que deux et deux font quatre. Quand cela est accordé, le reste suit. »

Avec dans le rôle du "philosophe-roi", Jean-Jacques Rosat (Orwell au carré !), lui-même !

Ce jour-là j’ai pleuré toutes les larmes de mon corps dans les bras d’Inbal. Et nous sommes allés à l’Odeur du Temps où O’Brien Discepolo faisait l’éditeur en se collant à Eric Hazan. Je me souviens qu’il a parlé d’une Histoire populaire. Il y a eu un léger blanc, comme s’il allait te rendre hommage.

Mais rien n’est sorti de sa bouche.

Dieu qu’il a pourtant pillé ton immense connaissance des livres (lui qui pourrait tout aussi bien vendre des boules de gomme) et ton œuvre littéraire de traducteur. Heureusement, d’autres, qui connaissent un peu le métier, c’est à dire croient aux livres plutôt qu’au pouvoir qu’ils peuvent exercer sur les gens dans les mains d’un sophiste, ont su te faire traduire ce que tu aimais. Parce que tu sais chez Agone Gentrifié... Les Marginales, on leur donne même plus la pièce... Alors les Indiens !

Je t’embrasse,

Benoît.

Bibliographie de Frédéric Cotton, post-Agone

2013

(Le Grand Prix des Rendez-vous de l’Histoire de Blois 2014)

2012

2009

PS (sic !) : ça vaut bien une petite chanson... Mais c’est bien parce que c’est toi !


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