De la gentrification des villes à la gentrification des luttes

Ordre scolaire bourgeois contre culture prolétarienne

lundi 16 septembre 2013 par bendyglu

En France, l’école dite laïque, dite obligatoire, dite gratuite est mise en place par la bourgeoisie à un moment de reconstitution du mouvement ouvrier, après l’écrasement sanglant de la Commune. La bourgeoisie a le cœur encore soulevé de frayeur d’avoir vu le peuple insurgé auto-organisant les rouages sociaux, économiques et symboliques. Si, à droite et à l’extrême droite, s’agitent les très cléricaux monarchistes et légitimistes, adossés aux grands propriétaires ruraux et à la bourgeoisie négociante, c’est à ce que l’on va nommer les républicains modérés que la bourgeoisie industrielle va confier ses intérêts pour éviter de nouveaux soubresauts. Elle est révolue, la période de 1848, où la bourgeoisie avait la bouche pleine de discours humanitaires sur les conditions de vie du peuple, sur l’ignorance et les scandales de l’exploitation. Après 1871, la rupture entre la classe bourgeoise et le prolétariat est accomplie.

Le partage des eaux claires du socialisme d’avec celles teintées du sang des travailleurs du capitalisme est achevé. Comme le vote va être l’instrument de l’illusion d’une autonomie de pensée et de choix politique, la pédagogie primaire sera celui de l’écrasement du peuple dans sa conscience sociale même.

Jules Ferry est un bourgeois à l’esprit clair, fier condottiere du Capital, dont on a voulu faire un mythe. Homme de l’école laïque [1] coloniale. L’asservissement des consciences, ici, avait pour pendant l’assujettissement des peuples colonisés, là-bas. À en croire le mythe, la IIIè République apporta les lumières de l’instruction à un peuple ignare. Mais il y a un envers du tableau, que brosse la littérature ouvrière du XIXe siècle [2] : celui de prolétaires, fiers de la culture qu’ils s’étaient forgée dans la lutte menée pour une écriture prolétarienne. Dans la voracité de lecture des autodidactes, comme à travers les activités d’organisations prolétariennes, se dessine un désir passionné d’émancipation. La bourgeoisie n’était pas dupe. La fin du XIXe siècle est marquée par la conscience internationale des opprimés, l’avènement du syndicalisme, la poussée vers les Bourses du travail. C’est toute une contre-société qui se met en place, avec ses propres canaux de diffusion, ses journaux, sa propre littérature.

Le mouvement de littérature prolétarienne reflète cette conception de la culture comme moyen de gagner son indépendance de classe et, par là, oeuvrer à l’émancipation de ceux d’en bas. Cette conquête culturelle n’est pas le fruit d’une minorité isolée du peuple. Martin Lyons [3] a recensé en Angleterre, entre 1790 et 1900, quelque 800 autobiographies ouvrières. Étudiant les manuels didactiques, il pointe chez les élites bourgeoises les craintes qui accompagnent l’alphabétisation des classes laborieuses. En France, l’institution de l’école des années 1880 relève de cette même volonté de canalisation du peuple dans les voies culturelles de la bourgeoisie. C’est le principal fondement des discours de Jules Ferry argumentant devant des parterres de sa classe, en faveur de son projet d’école primaire. Il s’agit de casser les espaces d’autonomie prolétariennes pour mieux enchaîner le peuple à la reproduction de l’ordre bourgeois. C’est pourquoi, contrairement à ce que les débats contemporains sur l’école peuvent laisser entendre, l’école de Jules Ferry n’est pas une école des savoirs, mêmes élémentaires, mais une école des valeurs bourgeoises ; ce n’est pas une école de l’instruction, c’est une école de l’éducation : « Cette éducation n’a pas pour but de faire savoir, mais de faire vouloir », dit l’article « Politique » du Dictionnaire de pédagogie et d’instruction primaire dû à Ferdinand Buisson, un des plus proches collaborateurs de Jules Ferry.

Et il ajoute : « L’instituteur est un instrument d’éducation, et même, si on y réfléchit bien, d’éducation politique. »

La lecture des programmes de 1886 et 1887 démontre que l’école laïque est une école de classe. L’enseignement moral et civique vient remplacer le catéchisme pour stipuler à l’enfant ses devoirs et bien peu de droits : « Le grand tour de passe-passe est de transformer en un noble devoir social, tout auréolé de sacrifices, l’obligation où est le travailleur de peiner pour les capitalistes. C’est là un lieu commun de tous les traités de morale [4]. » Ainsi peut-on lire dans L’Honnête Homme, le manuel de Jules Steeg paru en 1888 : « Ce n’est pas avec mollesse, par contrainte et par nécessité, sans goût, plaisir que nous devons travailler ; mais avec entrain, avec conviction, moins pour le gain pécuniaire que pour le gain moral. Le travail est notre champ de bataille. Comme les armées vont au combat, musique en tête, tambour battant pour conquérir la gloire des armes, ainsi nous devons aller au travail : vivement, comme de braves gens, pleins de courage et de vaillance, sûrs de nous-mêmes et de la victoire. » Le style lyrico-épique épouse la pensée binaire de l’auteur qui ne manque pas de dénoncer ces « grèves qui risquent de porter un coup à la richesse nationale ». Mais comment faire ravaler au peuple ses espaces d’autonomie culturelle ? En brisant ses sources linguistiques (les langues locales), en installant l’individu comme valeur sociale de base en lieu et place du collectif et de sa classe d’appartenance. Cette mission est confiée à l’idéologie de l’égalité des chances alors même que le système scolaire est divisé selon l’origine sociale des élèves (le primaire et primaire supérieur pour le peuple, le secondaire – lycées et collèges incluent des classes primaires payantes en leur sein – pour les enfants de la bourgeoisie). Écoutons le fameux discours de Jules Ferry, daté du 10 avril 1870 (déjà) : « Je ne viens pas prêcher je ne sais quel nivellement absolu des conditions sociales qui supprimerait dans la société les rapports de commandement et d’obéissance (…) Ce que j’appelle le commandement démocratique ne consiste donc plus dans la distinction de l’inférieur et du supérieur ; il n’y a ni inférieur ni supérieur ; il y deux hommes égaux qui contractent ensemble, et alors, dans le maître et dans le serviteur, vous n’apercevrez plus que deux contractants ayant chacun leurs droits précis, limités et prévus ; chacun leurs devoirs, et, par conséquent, chacun leur dignité [5]. » Il s’agit, par l’école et par la langue nationale unique, d’instituer les conditions de marché, de la libre circulation du capital humain national sur un territoire uniformisé.

Le but de l’idéologie égalitariste des chances est d’empêcher les classes populaires de remettre en cause l’ordre social par l’élaboration de savoirs dans le cadre de l’éducation coopérative ou mutuelle qui se met en place. La littérature prolétarienne, les organisations ouvrières, les regroupements qui vont donner naissance au syndicalisme sont, en effet, autant d’espaces autonomes de production des savoirs, donc, autant de foyers de résistance aux menées de la bourgeoisie. Et c’est bien cela le plus inacceptable pour tout pouvoir, car c’est dans le creuset de la production des savoirs que se love la charge subversive ou assujettissante de l’acte d’éducation ; car c’est dans le creuset des pratiques que se construit une culture collective. Jules Ferry en a conscience :

« Dans les écoles confessionnelles, les jeunes reçoivent un enseignement dirigé tout entier contre les institutions modernes. On y exalte l’ancien régime et les anciennes structures sociales. Si cet état de choses se perpétue, il est à craindre que d’autres écoles se constituent, ouvertes aux fils d’ouvriers et de paysans, où l’on enseignera des principes diamétralement opposés, inspirés peut-être d’un idéal socialiste ou communiste emprunté à des temps plus récents, par exemple à cette époque violente et sinistre comprise entre le 18 mars et le 24 mai 1871 [6]. »

Or, il faut, pour la bourgeoisie, tuer dans ses organes vifs autonomie du peuple et d’une expression artistique propre, qui parvient à s’expliquer avec elle-même, « car un tel art serait un art prolétarien, un art de classe par lequel la réalité du travail salarié et de l’exploitation serait reconnue comme telle, ce qui serait le cette premier pas vers son abolition [7]. »

Philippe Geneste

Ce texte a été originellement publié dans « Le refus de parvenir. Misère de l’école, utopies éducatives », Revue Marginales, juillet 2003, n°2.

[1] La laïcité reste la seule vraie avancée de son ministère par l’opposition aux cléricaux qu’elle implique, mais il ne faut pas oublier qu’elle a joué un rôle idéologique actif dans la masquage des oppositions de classes et l’uniformisation mentale patriotique., on oublie combien son œuvre scolaire est liée à son œuvre

[2] Lire Edmond Thomas, Voix d’en bas, La poésie ouvrière du XIXe siècle Maspero, 1979, La Découverte 2002.

[3] La Culture littéraire des travailleurs. Autobiographies ouvrières dans l’Europe du 19°siècle », Annales, juillet-octobre 2001, n° 4-5, pp. 927-946.

[4] Antoine Richard, « L’école de la bourgeoisie conservatrice », L’École émancipée, 31 mai 1931, n° 35.

[5] Cité par Chistian Nique et Claude Lelièvre, La République n’éduquera plus. La fin du mythe Ferry, Plon, 1993, p. 31.

[6] Cité par Jean Foucambert, L’École de Jules Ferry, Retz, 1990, p. 58.

[7] Walter Benjamin, Œuvres, Gallimard, 2000, p. 160.


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