De la gentrification des villes à la gentrification des luttes

Lettre ouverte d’un libraire à Monsieur le Directeur Editorial des éditions Agone

mercredi 2 octobre 2013 par bendyglu

Monsieur,

Je connais depuis longtemps les éditions Agone, dont vous êtes l’un des fondateurs historiques. Je vous ai rencontré quelquefois, et j’ai noué des relations avec des membres de l’Association Agone, avec des ex-salariées et salariés des éditions. Simples relations de travail à l’origine, elles sont devenues amicales au fil du temps.

Début 2012, j’ai remarqué la naissance d’un climat délétère dans l’Association Agone comme dans les éditions – climat dont je n’avais pas pris toute la mesure.

En vertu des principes fermement affichés quant à la production de livres critiques de la société contemporaine et aux conditions de cette production (sur le site Internet des éditions) et hautement revendiqués par vous-même dans votre livre « La trahison des éditeurs » ( Agone 2011) ou dans votre préface au livre de Michael Albert [« Il nous semble impossible de porter sans se mentir un projet de transformation sociale si l’on n’est pas persuadé que les moyens constituent le premier stade d’expérimentation de nos fins. » Préface de Thierry Discepolo in : Michael Albert. Après le capitalisme, Agone, 2003, p. 22]. , depuis plus de dix ans, j’ai promu les éditions Agone dans ma librairie (vitrines, rencontres, commandes fermes et régulières des ouvrages du fonds) et je les ai recommandés à ma clientèle.

Aujourd’hui je m’interroge. Sans grande surprise, j’ai lu le texte (juillet 2013) « Stratégies patronales aux éditions Agone » dans « Alternatives Libertaires », dans lequel deux anciens salariés dénoncent de graves manquements aux principes évoqués plus haut, et invoqués encore aujourd’hui par vous-même.

J’ai lu avec consternation votre réponse : « Agone, firme capitaliste ou collectif éditorial et militant en crise ? », co-signée le 1° août 2013 par Denis Becquet, Alain Guenoche, Sylvain Laurens, Joëlle Metzger, Julian Mischi, Philippe Olivera, Étienne Penissat, Jean-Jacques Rosat, et Jacques Vialle, membres du bureau ou collaborateurs des éditions Agone en 2012 et 2013. Je relève ce passage en particulier :

« Ces divergences portaient aussi sur les relations avec le monde intellectuel ou académique. Car Agone n’est pas un producteur de biens seulement matériels. Sa matière première reste des textes, qui ont, hélas, des origines sociales souvent prévisibles : petite et grande bourgeoisies intellectuelles, milieux militants, sphère académique, plus rarement mondes ouvriers. Ce constat doit être tiré jusqu’au bout : le métier d’éditeur suppose une connexion avec ces groupes sociaux pour accéder à la matière première dont sont faits les livres »

Pas de conflit social donc chez Agone, seulement des « divergences sur l’organisation collective du travail » (paragraphe précédent de votre réponse) « Ces divergences portaient aussi sur les relations avec le monde intellectuel ou académique ». Dont acte. Remarquons cependant que sur neuf co-signataires de votre réponse, six proviennent de la « sphère académique » : Université de Marseille, EHESS, INRA, CNRS, Collège de France. Les trois autres signatures témoigneraient-elles du « monde intellectuel » ?

Jusqu’au 24 septembre 2013, vous avez observé un long et étonnant silence alors que sur les sites « Enoga », « De la gentrification des villes à la gentrification des luttes » et de la revue Marginales sont apparus des témoignages d’anciens salariés d’Agone qui pointent plus précisément encore les faits évoqués dans le texte « Stratégies patronales aux éditions Agone », puis d’autres contributions relatant les péripéties qui, à Marseille, ont marqué les journées du 19 et 20 septembre à propos d’une Assemblée Générale de l’Association Agone dont la date aurait été tout à coup déplacée alors qu’elle ne devait pas se tenir (on lira une relation ici de ces événements burlesques dans un style approprié).

Il vous était pourtant loisible, avec les quelques relais dont vous disposez, de vous exprimer.

Ce silence me fait penser à une triste et misérable affaire, dans l’ordre du symbolique, où l’on vous voit, Monsieur le directeur éditorial, vous entourer peu à peu d’une camarilla issue du « monde académique », spolier le travail collectif des anciens salariés et membres de l’Association Agone, détourner le capital de sympathie que ce travail avait légitimement su créer autour de lui, dans l’espoir pathétique que chacun en tire quelques avantages dans l’ordre du réel (ne vaut-il pas mieux en effet voir son nom imprimé sur la couverture d’un livre des éditions Agone que dans une publication du département de sociologie de l’Université du Bas-Poitou ?).

Puis j’ai reçu le communiqué non signé du 24 septembre en provenance des éditions Agone. Expression de l’Association Agone, des éditions Agone, des dix co-signataires, du directeur éditorial ? Un texte curieusement rédigé, au ton extrêmement violent, jetant ses flèches en tout sens et faisant feu de tout bois, qui m’a permis de me poser d’autres questions.

Je me limite à six points :

1) « pressions auprès des collectifs militants associés à la maison d’édition » propos qui conduit à s’interroger sur les différents liens entretenus par les éditions Agone avec le CVUH, Survie (des collections ?), le Groupe Smolny (co-éditions ?), la revue Z (hébergement ?).

2) Deux versions sensiblement différentes de la proposition de démission du directeur éditorial : « le directeur éditorial propose, en juin 2012, de se retirer au profit d’une direction éditoriale collégiale composée des autres salariés. Cette proposition est refusée et provoque les deux premiers départs. Une assemblée générale des salariés et des directeurs de collection est convoquée en septembre, au cours de laquelle le directeur éditorial réitère sa proposition de se retirer au profit des salariés insatisfaits. Elle est de nouveau refusée. » (version 1), « Pour rappel, en juin 2012, afin d’apaiser les désaccords, Thierry Discepolo avait proposé de se retirer de ses fonctions de directeur éditorial pour laisser les autres salariés assurer une direction collégiale. Les salariés ont repoussé cette proposition puis, mis en minorité lors d’une réunion de l’ensemble des membres du collectif éditorial d’Agone, ils ont fait le choix de quitter la maison d’édition ( version 2), Que penser de cette façon de « communiquer », où vous vous moquez de vos lecteurs et des membres de l’Association Agone avec des formules aussi vagues qu’imprécises ? Rappelons que la seule Assemblée Générale de 2012 s’est tenue en juin , et non en septembre comme vous l’affirmez dans la version 1 , et que cette AG devient dans la version 2 « une réunion de l’ensemble des membres du collectif éditorial d’Agone ». Cette menace de démission, rappelée par vous et votre camarilla comme un maître argument, n’aurait-elle été qu’un coup de bluff, un petit chantage très ficelle, un prélude à l’entière reprise en main des éditions... par leur seul directeur éditorial ?

3) Conflits sociaux à Agone : néant. Mention de … « désaccords sur l’organisation de travail ». Cependant, jusqu’à mi-juillet 2013, figurait sur la page Atheles des éditions Agone ce passage : « dans la répartition des tâches, l’égalité des salaires au sein de l’équipe et le temps consacré à la réalisation des ouvrages, nous avons fait le pari de l’autogestion » qui a été modifié ainsi : « cette production est fondée sur la répartition des tâches, l’égalité des salaires au sein de l’équipe, le temps consacré à la réalisation des ouvrages. » Une page sans aucun doute « historique » !

4) Caractère de plus en plus fantomatique de l ’association, qui semble composée, par ordre d’apparition dans le communiqué, du directeur éditorial, d’auteurs édités par Agone, de collectifs militants associés à la maison d’édition, de membres de l’association, de nouveaux salariés et enfin de salariés et bénévoles , - le bureau de l’Association s’étant quant à lui volatilisé. Les éditions Agone, sont, de droit et de fait, une émanation de l’Association Agone, et sont chargées de publier selon les principes et directives fixés par l’Association dont elles dépendent. Dans la réponse de dix co-signataires et dans le communiqué, cette dépendance a disparu. C’est sans doute ici que l’on observe le plus nettement la prise en main totale des éditions par le directeur éditorial et sa camarilla. Auraient-ils livré leur dernière bataille le 21 septembre 2013, avec la tenue d’une Assemblée Générale fantoche d’une association fantomatique ?

5 ) « Quelles que soient ces vicissitudes, Agone continue ». C’est dorénavant en rose que l’on verra l’avenir des éditions Agone, sans divergences ni conflits sociaux, loin de l’épineuse question de la répartition des tâches, avec une équipe de choc, prête à réagir, par des expertises savantes faites en temps réel, à la condition des travailleurs dans le secteur de la production des biens culturels, là où des externalisations massives plongent les salariés dans la précarité

6 ) « Il n’est jamais agréable de voir d’anciens amis s’éloigner avec aigreur » (réponse des dix co-signataires à Alternative Libertaire), « crise douloureuse traversée par Agone » (communiqué) : la douleur, partagée par l’ensemble des membres de l’association et des salariés, se métamorphose en « aigreur » du seul côté des ex-salariés, des ratés probablement envieux de votre réussite et jaloux de vos neuf co-signataires d’un commerce agréable, eux, et toujours prompts à l’amitié. Etonnantes assertions, destinées à réduire les antagonismes à une psychologie bas budget : querelle de personnes, conflit de personnalités, cuisine interne.

Faut-il rappeler qu’en janvier 2013, sur une bonne quinzaine de salariées et de salariés qui ont travaillé aux Editions Agone depuis leur création, il n’en est resté qu’un, le directeur éditorial.

Dans un processus qui s’accélère, deux salariées embauchées après janvier 2013, partent ensemble, suite à une procédure de « rupture conventionnelle » entamée en juillet 2013.

Tous des ratés !! Toutes des aigries !!

Cette lettre ouverte, Monsieur le Directeur, n’appelle pas de réponse, elle est destinée à la seule publicité. Elle a été rédigée par un libraire qui par son travail s’est librement associé aux éditions Agone, lecteur fidèle, attentif et parfois critique de leurs publications, dans l’espoir que l’Association Agone renoue avec les principes qui l’ont fondée ; elle n’attend rien d’autre que votre démission d’un poste que désormais vous usurpez.

Quant à la camarilla qui vous entoure, elle est par nature vouée à disparaître.

Daniel Roignant, bouquiniste et libraire à Brest

On nous signale que M. Jacques Vialle, membre du bureau a sobrement répondu à cette longue lettre par email : "Rien à foutre".


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