De la gentrification des villes à la gentrification des luttes

Lettre à Jacques Bouveresse

mercredi 2 octobre 2013 par bendyglu

Benoît Eugene

Ancien rédacteur en chef de la Revue Agone Membre de l’Association Agone Éditeur

à

Monsieur Jacques Bouveresse

Argein, le 16 septembre 2013

Cher Monsieur Bouveresse, Je me permets de vous écrire au sujet de la situation présente chez votre éditeur, l’association Agone Éditeur et des conséquences qui peuvent en résulter pour vous. Je souhaite au préalable m’excuser d’un email que je vous ai adressé l’année dernière, dans un moment de stupeur Kraussienne, suite au constat de la dégradation du contenu éditorial d’une Revue qu’il m’avait coûté, ainsi qu’à d’autres, beaucoup de peine de préserver de certains appétits académiques secondaires (dans tous les sens du terme). La colère que cela déclenche en moi n’est pas moins Kraussienne, surtout considérée l’époque dans laquelle nous vivons, où je suis bien placé pour voir à l’œuvre les mécanismes de la Troisième Nuit. Et je n’ai pas très envie de vivre la Quatrième, pour ne rien vous cacher. Ceci pour explication.

Ce n’est pas de cela que je souhaite vous entretenir, mais de faits extrêmement simples. L’ensemble des collaborateurs historiques d’Agone a aujourd’hui rompu son contrat de travail, sous la pression quotidienne du directeur éditorial et des directeurs de collection qui, loin de Marseille, ne connaissent du fonctionnement de la maison que les ombres projetées à Paris. Ces derniers n’ont pas souhaité tenir compte des plaintes et doléances du collectif de producteurs, ce qui, selon moi, nous renvoie à toute la critique des intellectuels, et prouve que le problème du déni du réel (social), de la « réalité et des faits », n’est point l’apanage des constructivistes radicaux. « Les montagnes existent », certes, mais la domination au travail aussi, et les travailleurs ont plus à craindre que les montagnes du déni de cette réalité par les intellectuels... Mais soit. Pour m’en tenir au réel qui m’amène à vous, l’ensemble de ces collaborateurs historiques sont toujours membres de l’association (car nous parlons d’une association et non d’une entreprise, ce que semblent, par un défaut de la pensée, dénier le directeur éditorial et les directeurs de collection). Les statuts sont extrêmement clairs.

Plusieurs d’entre-nous ont demandé, par lettre recommandée, à être convoqués, comme le veut la loi, à la prochaine Assemblée Générale qui doit avoir lieu d’ici la fin du mois, sans obtenir de réponse. C’est pourtant la façon légale et civile de régler les problèmes dans une association. Le directeur éditorial et les directeurs de collection pensent, eux, pouvoir rayer les membres d’un simple trait de plume, en s’affranchissant de tout cadre juridique, sous prétexte que ceux-ci furent (faiblement) rémunérés, donc, assujettis, subalternes d’une structure proclamant à qui veut l’entendre tendre vers l’ « autogestion » et poursuivant des buts d’émancipation humaine, si on comprend bien.

Ce déni de la nature juridique du lien qui unit les membres de l’association est à l’origine de la dérive autoritaire de ces dernières années. Si tous les membres sont égaux, certains, parfois les derniers arrivés (comme les illustres inconnus Sylvain Laurens EHESS – dont j’apprends qu’il est l’éditeur de sa femme chez Agone – , Étienne Pénissat CNRS et Julian Mishi INRA : il était de tradition chez Agone de « dire les noms », voilà, c’est fait !) semblent considérer être plus égaux que d’autres. Ce qui d’un point de vue juridique relève tout simplement de la fiction. Mais n’est pas très étonnant du point de vue de ce que l’on sait de la classe intellectuelle dans sa strate petite- bourgeoise.

Quoi qu’il en soit, le directeur éditorial et les directeurs de collection, parmi lesquels malheureusement Jean-Jacques Rosat, malgré les avertissements et les appels en recommandé à la Raison qui leur ont été adressés, violent tout simplement la loi de 1901, reconnue « à portée constitutionnelle », autant dire la Constitution et les libertés publiques fondamentales. Ni plus, ni moins. Et cela prétendument au nom d’intérêts supérieurs (à la Constitution !) d’Agone Éditeur... Nous en sommes-là. C’est la réalité, les faits, aussi malheureux soient-ils.

Et vous constituez, à votre corps défendant, une caution de cette violation des droits fondamentaux. La légitimation repose sur un sophisme qui se réclame de vous : ces intellectuels (tous dépourvus d’œuvre) ont tout simplement transféré le « problème de la vérité » dans le domaine des relations de travail et de l’organisation de la Cité. Ils professent cette épistémologie selon laquelle la démocratie est l’ennemie de la Vérité, car toutes les opinions ne peuvent se valoir en ce domaine. Ce qui est certainement « vrai » dans le champ scientifique. Mais ils en déduisent un peu vite que l’opinion d’un collectif de travailleurs en ce qui concerne l’organisation et l’orientation de la production et sa volonté de contrôler son outil de travail est une entrave à la Vérité qu’ils prétendent faire reconnaître... en faisant publier par ce collectif des livres (des autres). Autrement-dit, n’ayant ni œuvre ni travaux, donc n’appartenant pas à la Cité savante (ou si peu), ils trouvent dans l’édition, un champ de substitution (comment ne pas penser à Bernard Henri Levy ?) où ils prétendent régner sur l’univers de la production matérielle des choses, du travail et des travailleurs, tels des Philosophes Rois. Et cela au nom des principes qui gouvernent un autre univers social qui n’a rien à voir avec celui en question : la Cité savante.

Amis de la Vérité, ils sont devenus ennemis convaincus de la démocratie (dérèglement de la pensée qui serait drôle s’il n’avait eu, comme il se doit, pour conséquence une extrême violence à l’encontre du collectif de travailleurs, « ennemis de la Vérité »). Au passage, ce cas pratique répond peut-être à une interrogation qui traverse vos écrits récents : pourquoi donc les « gens ordinaires » se détournent-ils de la vérité et de la raison ? Tout simplement peut-être parce que le Temple est gardé par des sophistes qui les transforment en idoles pour s’assurer des prébendes et asseoir leur domination. Bourdieu dit quelque part (au sujet du néolibéralisme) que la tyrannie, c’est l’imposition du nomos, et de là des lois et des législateurs d’un univers social sur un autre. Je crois que nous y sommes. À partir de là, tout est possible... c’est d’ailleurs ce qui arrive (comme le réel se venge et que tout le monde le voit, l’autoritarisme s’installe.) On rêve de produire des livres (éventuellement purement électroniques) sans travailleurs comme d’autres rêvent d’industrie sans usines, ou alors avec des travailleurs totalement aliénés aux Philosophes-Rois, ou totalement externalisés. Moyennant quoi, il n’y a pratiquement plus de production (les deux salariées recrutées en janvier ont jeté l’éponge en août...) Quant au projet d’émancipation...

Pas de doute, « Satan conduit le bal... » J’en reste là de ces observations, pour ne pas abuser de votre temps. Mais je me dois de vous mettre en garde, au-delà des contrariétés personnelles que ces événements causent à moi et aux collègues qui dérivent actuellement sur les canots de sauvetage de la rupture conventionnelle, observant avec amertume le Vaisseau Agone tombé aux mains de petits BHL, en des temps où les combats à mener ne permettent guère de remettre un outil, que nous avons tous fabriqué, aux mains de tels sophistes. Nous avons en effet décidé de ne pas laisser cette situation perdurer et de livrer cette bataille. Les libertés fondamentales et la Constitution sont de notre côté, n’en déplaise. On doit bien cet hommage à feu Howard Zinn, et aux livres (que nous avons lus, nous !), qui ne serviront donc pas à rien. La réputation d’Agone risque d’en pâtir. Et vous risquez, en tant qu’auteur le plus académiquement certifié dont se réclament ces agissements déraisonnables, et vu le rôle joué par Jean-Jacques Rosat, d’être éclaboussé.

Je sais que vous avez été inscrit dans le comité de rédaction de la Revue Agone un peu à votre corps défendant (réorganisation et réorientation qui ont suivi ma fuite précipitée) et que vous n’assurez aucun contrôle éditorial. En tant que lecteur aussi attentif qu’atterré de cette revue dont je connais tous les dessous, je vous conseille instamment de vous en retirer. Cela ne nécessite même pas d’explication. Pour vous, c’est une mesure conservatoire qui vous évite d’être toujours plus mêlé à des faits dont vous n’êtes pas responsable. Et, à notre avantage, dans la situation que j’ai décrite, peut-être que le retrait de votre caution suprême rapprocherait du point de rupture de l’état d’hypnose qui, selon moi, prévaut.

Je vous remercie de bien vouloir considérer cette proposition simple qui ne vaut ni soutien ni accord sur le fond.

Sardoniquement,

Benoît EUGENE Ancien rédacteur en chef de la Revue Agone

PS : Il m’est revenu que M. Jean-Jacques Rosat vous a fait part de troubles mentaux dont je serais affecté. Je vous rassure. Ce genre d’explication est assez coutumier dans ce genre de situation, c’est même un symptôme. Cela m’a cependant au moins donné la bonne idée de lire Les Hauteurs béantes de Zinoviev, mais je n’ai pas encore identifié tous les personnages de la Comédie en-cours. Je m’efforce que vous n’en fassiez pas partie, même si je suis au regret de devoir vous égratigner.

Documents joints :

le témoignage d’un salarié, membre de l’association Agone Éditeurma lettre de demande de convocation à l’AG


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