De la gentrification des villes à la gentrification des luttes
Portrait en Pied et Pistolets à crosse de Nacre

L’inconscient marseillais de l’éditeur de retour de Paris

dimanche 13 octobre 2013 par bendyglu

Baï GANIO ou l’inconscient turc du bulgare

"Je ne pense pas qu’il y ait un grave inconvénient à enregistrer la perte de telle ou telle individualité même brillante, et notamment au cas où celle-ci qui, par là-même, n’est plus entière, indique par tout son comportement qu’elle désire rentrer dans la norme". (André Breton)

Il y a deux mots dans la langue bulgare qui posent toujours problème aux traducteurs. Le premier, culture, si proche qu’il semble du français, ouvre un champ de signification beaucoup plus vaste. La culture, c’est l’instruction, les activités artistiques, la simple politesse, mais aussi le comportement non violent, le luxe, etc. C’est l’un des termes de prédilection des affiches éducatives, affirmant que l’homme cultivé ne parle pas à table ou incitant à une plus haute culture dans le trafic routier. Un milicien pouvait dire à quelqu’un qui crachait par terre : « Où est ta culture, camarade ? » Cette culture ne va pas sans une certaine fadeur : on mange de façon cultivée à la cantine.

Le second mot, kef, est emprunté au turc et représente le contraire exact du précédent. Il désigne un état de flemme, de plaisir corporel brut, égoïste, presque pré-culturel. Sa première signification refoulée, celle d’orgasme, correspond à un état de durée indéterminée, par opposition à la « jouissance », qui est explosion et dépense. En bulgare, le mot a donné naissance à un grand nombre d’expressions. Suivre son kef signifie s’en foutre, ne pas se faire de soucis. Ça m’a fait un grand kef : je m’en réjouis (en particulier du malheur d’autrui.) Tandis que culture se réfère plus ou moins explicitement à l’Occident – en désignant par exemple l’endroit où résident les gens cultivés qu’il convient d’imiter -, kef renvoie à l’origine balkanique dont on a honte, à la barbarie, au joug ottoman et à toutes ses humiliations, au retard historique. C’est d’ailleurs dans la honte des origines que s’était forgée la nouvelle identité nationale bulgare, au XVIIIè siècle, avec la célèbre exclamation du moine Païsii : « Peuple irraisonnable, pourquoi as-tu honte de te nommer bulgare ? ». Il faut se garder pourtant de conclure trop hâtivement que le kef n’est qu’une source d’émotions négatives.

Clivage du moi balkanique

Paru en 1895, le roman d’Aleko Konstantinov (1863-1897) [1], est devenu depuis un classique de la littérature bulgare. Il peut être lu comme un tableau de la première vague de modernisation dans l’espace balkanique. Il illustre le clivage que fait surgir le regard occidental – normalisateur : le clivage du moi balkanique entre la culture et le kef.

Le livre rassemble une série d’histoires drôles centrées autour des mésaventures à l’étranger, d’un Bulgare grossier et abruti, Baï Ganio des Balkans. Elles sont racontées par ses compatriotes cultivés, c’est-à-dire adhérant à ces valeurs occidentales que le héros, dans la seconde partie du livre, souhaitera propager à son retour en Bulgarie.

Baï Gano apparaît comme l’incarnation même du kef : l’image emblématique serait la scène du train où, usurpant de plus en plus la place de ses voisins, il parvient à occuper un siège entier, étend bien ses jambes et s’exclame : « Par sa vieille mère ! Quel kef (…). Voyons un peu si, couché comme je suis là, je pourrais avaler une poire. »

L’opposition entre le corps et la loi se retrouve au niveau du langage : dans le roman, comme dans la langue bulgare en général, les emprunts turcs, associés à Baï Ganio, possèdent une connotation un peu humoristique et relèvent d’un registre de style inférieur : ils sont souvent liés, d’ailleurs, aux besoins corporels rudimentaires. (Avec le temps, le roman de Konstantinov devient plus drôle encore, car la distance par rapport à ces mots obsolètes s’accroît.) Les emprunts latins, qui dénotent un style plus relevé, sont évidemment liés à la culture.

Baï Gano est constamment préoccupé par des besoins corporels : à la gare de Prague, nous le voyons se précipiter sur les toilettes, tandis que ses frères slaves, debout devant le train, un bouquet à la main, attendent un discours. Son corps étouffe dans la queue-de-pie pendant la réception au palais : il s’empiffre, au mépris des manières de table, et s’endort sur le champ en ronflant bruyamment. En outre, ce personnage à l’hygiène douteuse et aux odeurs corporelles entêtantes tente de conquérir l’Europe avec la célèbre essence de rose, sa main puant encore le poisson qu’il vient de préparer. Il ne se sépare pas une seconde – fût-ce dans le bain – de sa précieuse marchandise qu’il porte enfouie dans sa ceinture, tout près du corps.

Le clivage du moi balkanique s’opère de la façon suivante. À l’étranger (Vienne, Dresde, Prague, Saint-Pétersbourg...), Baï Ganio s’adresse à un compatriote ou à quelque bulgarophile pour se faire loger, nourrir, épauler dans la vente de sa marchandise... Pour cacher ses préoccupations utilitaires, il joue sur la corde de la solidarité bulgare, balkanique, slave ou simplement humaine. Le Bulgare sollicité, le plus souvent un étudiant « idéaliste », s’engage à défendre la cause de son compatriote, et il en résulte immanquablement un quiproquo : les gens cultivés, connaissant l’étudiant, prennent Baï Ganio pour un des leurs. Le malentendu s’accroît et atteint son point culminant à la fin de chaque récit. Ainsi, aux bains publics de Vienne, où Baï Ganio, sale, énorme, fait la démonstration de divers styles de natation devant des Allemands indignés, en frappant fièrement son ventre poilu : « Boul-gare ! ». Son compatriote cultivé voudrait être à cent pieds sous terre.

Culture contre nature

Toutefois, cette honte patriotique n’est éprouvée que sous le regard des étrangers. Entre Bulgares, les exploits de Baï Ganio suscitent d’autres émotions : on le déteste, on se moque de lui, on peut même lui jouer des tours. Face à l’étranger, Baï Ganio est, d’une certaine manière, le retour du refoulé. Incarnation de l’ « Orient candide », avec son kef corporel, il représente l’inconscient turc du moi balkanique, par opposition à la culture, c’est-à-dire à la conscience occidentale. Baï Ganio rend manifeste le Turc latent en nous, le Turc que "nous", cultivés, voulons fuir. Ce n’est pas un hasard si ce même Turc, qui fut pendant cinq siècles le maître des Balkans, s’est installé au cœur de notre désir, de notre jouissance (le désir est toujours celui de l’Autre, dirait Lacan.)

Nous comprenons mieux à présent pourquoi les mésaventures de Baï Ganio ne sont racontées que par des hommes : le contraste entre narrateur cultivé et personnage naturel y est essentiel (y compris sur le plan du langage.) Si l’on se met à une certaine distance pour considérer le narrateur, le héros et le narrateur comme les deux faces d’une même identité, on s’aperçoit que, tout comme la notion de kef, dont ils est l’incarnation, Ganio n’est pas seulement repoussant. Il est en mesure de déclencher un potentiel de fierté secrète, liée à une virilité qui échappe à tout contrôle. Une virilité qui est parvenue depuis, au niveau de l’explicite : dans les blagues qui le prennent pour objet, il est toujours – aujourd’hui encore – le plus doué sexuellement, aussi bête qu’il puisse paraître dans la compagnie du Français, de l’Anglais ou de l’Américain. Nous pourrions dire que Baï Ganio est une sorte de spectre du corps viril, qui réapparaît après la mort de l’homme dans le processus de normalisation, et dont l’âme cultivée a honte. Tandis que la plupart des étudiants « idéalistes » semblent avoir subi le choc d’une castration, s’être effacés au contact de la culture étrangère et de la modernité désexualisée, Baï Ganio n’arrête pas de draguer les femmes, de désirer.

Cela expliquerait pourquoi – aussi paradoxal que cela puisse paraître pour un personnage aussi « négatif » - Baï Ganio a pu devenir l’emblème du Bulgare luttant avec la honte de lui-même. C’est le kef corporel à l’état brut, et donc la transgression jouissive des règles culturelles. La transgression, c’est « nous », tandis que la règle, ce sont les autres, les gens cultivés. Les pôles d’identification ne sont, pour ainsi dire, ni psychologiques, ni sociaux, mais géographiques. En outre, le genre du roman lui-même – celui du récit, fait dans un cercle d’amis, des mésaventures d’un compatriote inculte, ce qui amène à éprouver collectivement les plaisirs masochistes de la honte – s’est perpétué jusqu’à nos jours.

Baï Ganio nie la culture en se préoccupant exclusivement de son propre bien-être (son égoïsme extrême est d’ailleurs une source constante d’ennuis.) Chez lui – c’est son trait le plus caractéristique – l’éthique du don fait totalement défaut. Donner, sacrifier, partager : tout cela n’est bon que pour les imbéciles. Lui fait mieux : il instrumentalise ces notions pour mieux profiter de la générosité des autres. L’homme naturel n’existe évidemment pas dans la nature : si Baï Ganio semble incarner un stade pré-culturel, on moins affaire, en réalité, à l’absence qu’à l’effondrement des codes culturels. Ce n’est pas un hasard si Konstantinov le situe (le plus souvent) hors du cadre des liens familiaux traditionnels qui ne sauraient échapper à l’éthique du don. Baï Ganio ira jusqu’à profaner le principe sacro-saint de la nouvelle culture bulgare, la dette écrasante envers les frères libérateurs russes [2] : pour profiter de leurs sympathies slaves « il suffit de leur dire que tu es bulgare, tu sais comment les Russes sont cons ».

S’il faut tirer une leçon de cette crise, c’est la nécessité de réfléchir à l’essoufflement du modèle vocationnel, qui est au centre du projet d’Agone (extrait du communiqué patronal)

Nous touchons là quelque chose d’essentiel. L’éthique du don se trouve toujours projetée à l’extérieur de la culture, elle est toujours chez l’autre. L’Occident capitaliste, se considérant lui même comme aliéné, désenchanté, décadent, apparaît du point de vue du « cannibale » balkanique – celui du héros comme de l’auteur ! - comme le temple de la générosité, par opposition aux Balkans, où ne règnent que l’égoïsme et la brutalité. Au demeurant, la même démarche sera effectuée en sens inverse, quand l’anthropologie naissante ira rechercher l’éthique du don chez divers indigènes. Comme si l’on voulait conforter (ou légitimer) son propre égoïsme.

Retour du refoulé

Dès que Baï Ganio est de retour dans les Balkans – dans la deuxième partie du roman – la critique des mœurs fait place à la satire sociale. Notre héros n’est plus le perdant marginal, la risée de ses compatriotes. Les défauts qui l’empêchaient de réussir à l’étranger (égoïsme, brutalité...) lui ouvrent dans les Balkans la voie du succès – nous le voyons ainsi organiser des élections, lancer un journal. La deuxième partie du roman montre donc comment il transpose les valeurs occidentales sur le sol balkanique !

Car Agone n’est pas un producteur de biens seulement matériels. Sa matière première reste des textes, qui ont, hélas, des origines sociales souvent prévisibles : petite et grande bourgeoisies intellectuelles, milieux militants, sphère académique, plus rarement mondes ouvriers. Ce constat doit être tiré jusqu’au bout : le métier d’éditeur suppose une connexion avec ces groupes sociaux pour accéder à la matière première dont sont faits les livres. (extrait du communiqué patronal)

Les élections se font sous la menace des fusils, la presse libre n’est qu’un moyen de noircir la réputation des adversaires, etc. Baï Ganio est ainsi l’intermédiaire entre deux cultures (un trickster moderne) ! Sachant profiter ds deux à la fois, il est doublement libre. Il échappe au sort qui lui aurait été réservé en Occident – un marginal promis au dressage à l’école, à l’hôpital ou en prison. De retour dans son pays, c’est lui qui va dresser les autres. Il a même changé physiquement ! « il porte une cravate, il a maintenant un air plus imposant et le sentiment de sa valeur personnelle et de sa supériorité sur ses compatriotes, due à son expérience de l’Europe. Pourtant, il semble dire ! « Qu’est-ce que l’Europe ? Pas grand’chose ».

Ivaylo Ditchev, écrivain et philosophe bulgare, a publié (en collaboration), Michel Foucault, les jeux de la vérité et du pouvoir, Presses universitaires de Nancy, 1994.

Article paru dans Liber, revue internationale des livres, n°20, supplément au numéro 105 de Actes de la recherche en sciences sociales, décembre 1994.

[1] Baï Gano, Récits invraisemblables se rapportant à un Bulgare contemporain Trad. Française : Baï Ganto, le Tartarin bulgare. Trad par M. Gueruiev et J. Jagerschimdt, Paris, Ernest Leroux, 1911.

[2] La Bulgarie a été soumise à l’occupation ottomane jusqu’en 1878.


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