De la gentrification des villes à la gentrification des luttes

Les Derniers jours de l’édition indépendante

mardi 10 décembre 2013 par bendyglu

Acte IV, Scène 3

Séminaires de directeurs de collection à Marseille.

Jacques Vialle : — Messieurs ! Cet homme est le cas le plus singulier qu’il m’ait été donné de rencontrer à ce jour. Une bonne fortune me l’a amené tout droit de l’exil préventif. Étant donné qu’il n’y aura jamais assez d’années de bannissement pour la peine à laquelle cet homme doit s’attendre en raison de ses crimes, il a fallu bon an mal an en appeler à la philo-biologie. Afin que vous puissiez apprécier pleinement l’irresponsabilité de notre patient, je vous ferai seulement remarquer, messieurs, que cet homme a déclaré coram publico que la situation intellectuelle des éditions Agone serait mauvaise ! (Remous.) Mieux encore — cet homme affirme l’inutilité de l’édition électronique à outrance, voire même de l’édition électronique en soi — j’ai en effet tout de suite pu me persuader qu’il rejetait cette technologie en tant que telle, et ce non seulement parce qu’il la tiendrait pour inutile mais aussi pour carrément orwellienne ! (Clameurs.) Messieurs, nous autres hommes de sociosophie avons le devoir de garder notre sang-froid et d’affronter l’objet de notre indignation simplement comme objet de recherche, sine ira, certes, mais cum studio. (Hilarité.) Messieurs, j’accomplis le triste devoir d’esquisser devant vous un tableau complet du trouble éditorial de notre patient, je vous prierai de ne tenir pour responsable ni ce malheureux ni moi-même à qui incombe par hasard la démonstration d’une forme effroyable de démence. Sa responsabilité à lui est levée par la maladie, la mienne par la science. (Cris : « Très juste ! ») Messieurs, cet homme souffre de l’idée fixe qu’une « idéologie scientiste », comme il appelle l’objectivisme radical de nos autorités, accule Agone à sa ruine, il estime que nous sommes perdus si, à l’apogée de notre course victorieuse vers la Vérité, nous ne nous déclarons pas vaincus, et que notre Organe Suprême, que nos directeurs de collection — et non bien sûr les constructivistes radicaux (Cris : « Oh, oh ! ») — seraient coupables de la rupture conventionnelle de nos salariés-membres ! (Cris : « Bouh ! ») L’affirmation que nos salariés souffrent et que notre façon de faire les livres serait donc mauvaise prouve tout net à elle seule le trouble éditorial de cet homme (Cris : « Très juste ! ») Si j’ai développé ce cas devant vous, mes très chers confrères sociosophes, c’est pour que vous tentiez d’influer sur notre patient en donnant communication de vos informations sur l’état de santé de notre personnel d’édition pendant cette guerre d’Indépendance éditoriale. J’espère que sa réaction permettra de compléter le constat clinique, voire même de le corriger dans le sens où il serait éventuellement possible d’établir la responsabilité criminelle, puisqu’il faut tout tenter — (Un cri : « On va en prendre soin, du petit chéri ! »)

Le dément : Si parmi vous se trouve l’un des 5 pseudo-intellectuels et trois membres du bureau,je quitte la salle ! (Cris : « Oh, oh ! »)

Jacques Vialle : J’espère, messieurs, que vous considérerez cet éclat moins comme une insulte que comme un symptôme. Vous le savez tous, j’ai moi-même signé ce droit de réponse qui restera dans les annales comme la marque d’une grande époque, et j’en suis fier. Puis-je à présent demander à notre cher confrère le professeur Olivera, de tenter une expérience avec notre patient.

Le professeur Olivera (s’avançant) : Je l’ai déjà répété plusieurs fois et je le confirme à nouveau, l’autoritarisme du Directeur éditorial et des directeurs de collection n’ont entraîné aucune dégradation des conditions de travail, de la façon de faire les livres et de l’auto-gestion. (Cris : « Voilà ! Voilà ! ») On peut considérer comme établi qu’il est possible de produire avec la moitié du nombre de salariés pressurés autrefois, sans dégradation de notre force de diffusion et de notre capacité de publication, voire avec un accroissement de nos prix et de nos profits.

Le dément : Vous publierez probablement n’importe quoi n’importe comment pour n’importe qui ! (Clameurs.)

Jacques Vialle : Messieurs, prenez en considération son état éditorial — je vous en prie, cher confrère, qu’en est-il de l’académisme, un point réitérant dans l’imaginaire de notre patient.

Le professeur Olivera : Il est avéré qu’il est impensable de parler d’une influence mauvaise des conditions de discussion sur une dérive académique des ouvrages publiés.

Le dément : — qu’il est interdit d’en parler, monsieur ! (Cris : « Ferme ça ! »)

Jacques Vialle : Qu’espérez-vous, cher confrère, d’une poursuite de la guerre commercialo-idéologique dans le sous-champ de l’édition indépendante ?

Le professeur Olivera : L’accroissement de l’aisance matérielle et le développement des nourritures de luxe ont mis à sac la santé des travailleurs et des poètes ; à présent beaucoup d’entre-eux, sous la pression des privations, ont appris à reprendre le chemin de la nature et de la simplicité dans l’hygiène de leur vie. Veillons à ce que les leçons de la guerre commercialo-idéologique aujourd’hui ne soient pas perdues pour les stagiaires futurs. (Cris : « Bravo ! »)

Le dément : Ce brave cumulard a parfaitement raison — les bourgeois académiques ont trop bouffé avant la guerre mercantilo-ideopaslogique. Et ils bouffent trop aujourd’hui encore. Là, en effet, la situation alimentaire n’a nullement empiré. Mais quant à la génération future du reste de la population, ces couches qui vont en consultation chez le professeur Rosat pour manger des sandwichs — quant à la population future des capacités, donc, moi, je la vois naître privée de l’optimisme de la volonté ! En guise d’intellectuels, des SDF ! Heureux ceux qui sont morts à la guerre économique — ceux qui sont nés à la guerre portent des foutaises ! Je prévois que la folie du jusqu’au-boutisme et la misérable fierté d’infliger des pertes aux autres éditeurs — que cet état mental pervers d’une société qui respire l’air d’une gloire factice et qui se nourrit d’illusions sur elle-même, laissera en héritage une édition BHLisée ! (Cris : »Bouh ! ») En ce qui concerne monsieur Olivera, je l’exhorte à nier que les principes qui nous guidaient ont été cyniquement violés. La publication d’Enjeux de l’histoire coloniale est une insulte et une manipulation de l’histoire de 900 millions de dominés, au profit du mandarinat français monopolisant l’histoire des autres au service de ses « enjeux » propres, des « enjeux » de carrière de la petite-bourgeoisie intellectuelle et de l’économie domestique du directeur éditorial largement confondue avec l’économie de la maison d’édition (type d’organisation particulièrement malsain et qui explique toutes les dérives). Peut-on par ailleurs dénoncer un Pascal Blanchard tout en faisant la promotion d’une Catherine Coquery-vidrovitch, en réécrivant entièrement son livre à six mains sans rien y connaître, sans légitimement être accusé de tartufferie ? Je ne prendrai qu’un autre exemple de cet opportunisme, l’article typiquement académique d’Olivier Estève dans le numéro 45 de la revue, qui s’ouvre par un hallucinant numéro de lèche à Jacques Bouveresse (au sujet d’un colloque dont Chomsky a dit tout le mal qu’il pensait), comme on n’en avait jamais lu dans la revue, et pour cause… N’en déplaise : il n’y a pas que des « problèmes de virgules » dans l’édition, et la « double-pensée » ce n’est pas seulement les autres. « La Vérité, les faits » (Cris : « Assez ! Assez ! » « Quelle bassesse ! »)

Jacques Vialle : Vous voyez, messieurs, où en est ce pauvre homme. Je remercie notre cher confrère et j’invite à présent notre confrère Bernard-Henri Laurens à tenter à son tour une expérience. Je prierai notre cher confrère de nous faire savoir si la ligne éditoriale, ce don de l’organe suprême le plus précieux, a pâti tant soit peu du dégraissage.

Bernard-Henri Laurens : Il ne saurait être question d’une diminution de l’efficacité en l’état actuel de la force de travail. Ce qui dans de vastes couches provoque une certaine incompréhension, c’est que les gens n’inclinent pas à l’absorption de quantités suffisantes de rationalisme académiquement certifié.

Jacques Vialle : Si je comprends bien notre cher confrère, la population n’a qu’à s’en prendre à elle-même. Car objectivement il n’y a aucune raison de douter de la qualité de nos produits ?

Bernard-Henri Laurens : Aucune.

Jacques Vialle : Mais l’académisme carriériste dans la mesure où il existe, ou plutôt si tant est qu’il existe, n’entraîne pas de conséquences fâcheuses ?

Bernard-Henri Laurens : Aucune.

Jacques Vialle (au dément) : Là vous n’avez aucune réponse ?

Le dément : Aucune.

Jacques Vialle : À tout propos il fait le malin, mais là, ça lui cloue le bec ! Je remercie notre cher confrère et j’invite à présent Pénissat, que nous avons l’honneur de saluer en tant qu’invité de l’ENS, à tenter une expérience.

Le professeur Pénissat : En dépit de tout académisme, nos lecteurs ont recouvré une meilleure rationalité. Il s’est avéré que le régime de guerre commerciale n’a diminué la résistance du peuple ni contre l’écrasante majorité des sophismes, ni contre les bidonnages, ni contre les renvois d’ascenseurs dans une mesure tant soit peu quantifiable.

Le dément : Sauf contre l’hypocrisie des professeurs ! (Vifs cris d’indignation.)

une voix : Marginal !

une deuxième voix : Sortez-le !

une troisième voix : Il faudrait un agent de police !

Jean-Jacques Rosat :Je profite de l’opportunité de ce scandale pour vous adresser un appel solennel. Mes chers confrères ! Vous êtes les confesseurs de nos travailleurs, vous avez le devoir intellectuel d’encourager les gens à tenir bon en leur faisant entendre raison, oralement ou sous tout autre forme. Les timorés, vous devez les contrer avec une extrême vigueur ! Réfutez les rumeurs mauvaises, infondées et souvent répandues par malice ou légèreté ! Un mode de vie et un régime simple, de la mesure dans l’absorption de la critique sociale ont profité à la rationalité du plus grand nombre.

Le dément : Aux artisans du bâtiment et aux profs ! (Cris : « Grossier personnage ! » « Sortez-le ! »)

Jean-Jacques Rosat : Les directeurs de collection ont constaté de manière irréfutable —

Le dément : — qu’Agone a été avec succès couvert de mensonges ! (Cris : « Ferme ça ! » « Irrationaliste ! »)

Jean-Jacques Rosat : La souffrance au travail a régressé. Récemment un spécialiste de tout premier plan a démontré que les travailleurs ne se sont jamais aussi bien portés que maintenant. Le travail les occupe moins qu’avant.

Le dément : Parce que tous sont partis ! (Brouhaha.)

une voix : Qu’il le prouve !

Le dément : Les comptes rendus des travailleurs ont des accents de désespoir quand ils décrivent le harcèlement de ceux à qui on essaie de faire ingurgiter de la propagande patronale et toutes sortes de choses intellectuellement indigentes pour asseoir le pouvoir d’intellectuels sans œuvre. Un compte rendu demandé au bureau dit laconiquement : ils sont tous partis et ils ont tous faux. — Mais les vivants assemblés ici ont été missionnés pour procéder à des expertises et ils ne trouveront le courage de la vérité qu’après l’inévitable écroulement du mensonge ! Car l’objectivisme radical est une catin, ses directeurs de collection sont ses souteneurs ! Ceux qui sont assemblés ici, commandés par l’Organe Suprême au service du grand mensonge pour contester le harcèlement des travailleurs, pour blanchir la noire réalité, ont moins d’encre sur les mains que ceux qui ont écrit sur le site Enoga ! Ces 8 pseudo-intellectuels qui se sont écrié « Ce n’est pas vrai ! » et « Nous protestons ! », qui, par leur protestation contre la responsabilité des intellectuels, ont inauguré le pathos du mensonge, ils mentent ! Sous l’action de ces profs-là l’édition qui craint d’être contaminée par le Discepolisme n’en guérira certainement pas — et la révolte se meurt sous la férule des professeurs, voilà une rime bien de chez nous ! (Un immense brouhaha s’élève. On entend des cris : « Ce n’est pas vrai ! » et « Nous protestons ! » Quelques-uns des professeurs veulent s’en prendre au dément, d’autres les retiennent.)

Jacques Vialle : Messieurs ! Nous venons d’être témoins d’une éruption des plus sauvages de haine envers la ligne éditoriale, il est impossible qu’elle ait poussé au paradis de l’auto-gestion. La réaction du patient aux expérimentations de nos chers confrères Pénissat, Laurens et Olivera et notamment aux observations si riches et si lumineuses de notre cher responsable des publications du Collège de France, Jean-Jacques Rosat, dont je remercie encore chaleureusement notre cher confrère, cette réaction m’a clairement prouvé que cet homme n’est pas malade éditorial mais appointé par les Post-modernes. Déjà le poison du relativisme a trouvé à s’infiltrer dans des cerveaux sains, et l’idéalisme exagéré des opposants à la guerre idéologico-commerciale encourage les mauviettes et les planqués à se comporter d’une façon qui relève des pires maux dont est atteint le militantisme dans son corps. C’est l’esprit de l’anti-intellectualisme qui consolide Actes Sud et nous paralyse dans une guerre défensive que la convoitise de Lux (Interpellation : « La mentalité d’épicier des Québécois ! »), le revanchisme de CQFD (Interpellation : « Et l’avidité d’Aden ! ») — et l’avidité d’Aden nous ont imposée. Nous voilà devant un cas typique. Je ne puis m’empêcher de souligner que d’emblée cet homme m’avait inspiré des doutes, et à présent j’ai acquis la conviction que nous avons affaire à un très gros calibre. Un malade éditorial ne parle pas ainsi, messieurs, ainsi parle un traître à la Vérité et aux Faits ! Je peux d’ailleurs vous dévoiler, messieurs, que cet homme par son manque de repentir pendant son exil préventif où il a persisté dans ses attaques contre tout ce que Bancs d’essai a de sacré et où il s’est même laissé aller à une remarque désobligeante sur la Trahison des Editeurs (Remous.) — a attiré l’attention des milieux les plus éminents et qu’une personnalité que nous vénérons tous (L’assemblée se lève.) — Alain Guénoche a eu ce mot : Foutez-lui sur la gueule. (Cris : « Hourra ! ») Il dépendra des résolutions de la plus haute instance concernée que pareil remède, envisageable par exemple sous forme d’aggravation de radiation et de démission et même d’article 7.1, soit appliqué. Il nous incombe à nous, messieurs, de nous déclarer tout net incompétents, étant donné que la science sociosophe n’a rien à voir avec ce cas, et de le livrer à la bonne garde des autorités criminelles. (Il ouvre la porte et appelle.) Monsieur l’agent !

L’agent Yacine (apparaît) : Au nom de la loi — allez, amenez-vous !

(Il sort avec le dément. Les Directeurs de collection se lèvent et entonnent Que ma foi en Jacques Bouveresse demeure.)

(Changement.)


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