De la gentrification des villes à la gentrification des luttes
Bernard Henri Laurens rencontre Sylvain Jdanov

La sociologie après Bourdieu : Sylvain Laurens fait du fitness

lundi 24 mars 2014 par bendyglu

J’ai moi aussi privilégié l’utilisation de la salle de fitness en en faisant un lieu d’observation privilégié pour l’ethnographie. Le fait de courir sur les tapis ou de passer d’appareil en appareil permettait d’observer, d’écouter les conversations.

Sylvain Laurens, Jean-Jacques Rosat et Philippe Olivera en concert

Sylvain Laurens, directeur de collection putschiste aux éditions Agone, a publié dans une « revue à comité de lecture » comme l’indique la bibliographie qu’il met en ligne, un article au titre ordinairement jargonneux : « Des entre-soi "cosmopolites" aux sociabilités intenses ? Enquête sur l’individualisation paradoxale de la pratique sportive dans un club bruxellois ».

De quoi s’agit-il ? D’une enquête « ethnographique » dans un « club de sport » situé dans le quartier européen à Bruxelles. Il s’agissait d’étudier l’ « entre-soi » des classes dominantes « européennes » « cosmopolites » à Bruxelles dans un « lieu fermé de l’extérieur », en référence aux travaux de Michel et Monique Pinçon-Charlot qui incluent la description des cercles de la haute-bourgeoisie française comme l’Union Interalliée ou le Jockey Club.

En nous donnant ainsi pour objet un club de loisirs et de sport, notre intuition préalable était qu’une observation participante au sein de l’Omnium Club viendrait peut être fournir un regard nouveau sur notre objet, en pénétrant un de ces entre-soi où fructifie un capital social susceptible d’être réexploité dans le cadre des relations professionnelles.

Collections du Musée de l’Europe

Quand Sylvain Laurens confond un établissement de fitness avec un club de la haute société

Malheureusement, notre politologue est obligé de constater que dans ce club de sport suréquipé... on pratique essentiellement quelques heures de sport hebdomadaires, sur des appareils individuels, et qu’il n’y a guère de traces de cette sociabilité bourgeoise « intense » décrite par les Pinçon-Charlot.

En effet, selon notre politologue :

1) « Une analyse du questionnaire souligne que le temps moyen passé au club se situe entre une heure et demie et deux heures. Or le temps moyen passé en salle de fitness est d’une heure. Pour la plupart des membres, le passage dans la salle de fitness est donc l’essentiel du temps passé au club, mais il s’agit d’un temps où on parle peu et où on s’active beaucoup. De toute façon de par le dispositif de la salle, les possibilités de dialogue sont limitées »

2) « Environ un tiers des membres déclare ne pas connaître "plus de trois membres". Mais même pour ceux qui déclarent "connaître " des membres dans le club, la question du "degré de connaissance de ces membres" reste entière. Beaucoup connaissent "de loin" des collègues du bureau et c’est bien souvent aux salariés du club de faire vivre une ambiance festive au sein du club à travers des événements planifiés et annoncés à l’avance. » (comme dans un hôtel d’Hammamet ou au Club Med. NDE)

Tout sociologue normalement constitué en déduirait que ce n’est pas le bon endroit pour observer un « entre-soi » intense.

D’ailleurs, il est tout aussi clair qu’il ne s’agit pas d’un club de la haute société, mais d’une entreprise commerciale de loisirs, ce que notre politologue prend soin de relever sans en tirer la conclusion qui s’impose.

Aspria ( « l’Omnium Club » n’est guère difficile à identifier) est une chaîne européenne d’établissements du même type visant une clientèle de supra-salariés. On peut ainsi lire sur son compte facebook : « Aspria compte 7 clubs primés pour leur qualité, leur choix et leur rapport qualité-prix. 35 000 membres avertis (adultes et enfants) sont déjà séduits par le concept, en plus des clients séjournant la nuit et des clients des journées spa ».

Encore une fois, il faut avoir la vue sociologique particulièrement basse pour le confondre avec un club de la haute société, fût-elle présumée « cosmopolite ». Comme il le note, on n’y pratique pas la cooptation (puisqu’on tente d’aguicher le client), et les trustees sont essentiellement consultés sur la couleur de la moquette par le gérant...

Alliance interalliée

Quand Sylvain Laurens confond des supra-salariés avec la « classe dominante »

Collections du Musée de l’Europe

Certes, mais n’est-ce pas un lieu sociologiquement utile où rencontrer la classe dominante ?

Le tarif est élevé : « il s’élève à 1700 EUR par an ». Les classes dominantes ont des hauts revenus, donc ceux qui peuvent payer 1700 EUR appartiennent à la classe dominante. CQFD ! Juste pour s’amuser, une petite recherche sur internet nous amène à relativiser ce prix d’entrée dans l’ « entre-soi ». On lit ainsi sur le site « Forum au Féminin » en réponse à la question, « Qui connaît le prix au club de gym aspria ? » : « 125 euros par mois pour le citoyen lambda ( autour de 85 euros pour ceux qui bossent à la Commission ou qui ont des accords d’entreprise). Frais d’inscriptions variables selon la tête du client entre 50 et 250 euros (j’ai obtenu 75) » [1] Tout cela est d’un chic... Mais on savait déjà qu’il ne s’agissait que d’un club de sport et pas d’un cercle (par exemple le Cercle Interalliés réclame deux parrains et le droit d’adhésion hors cotisation annuelle est de 3800 EUR).

Mais alors qui sont les clients que Sylvain Laurens prend pour des « membres » d’un « club » ?

Collections du Musée de l’Europe

D’abord notons que sur 1625 clients, 576 ont accepté de répondre au questionnaire envoyé par email avec la promesse de gagner « après tirage au sort une heure de massage ». Notre politologue s’extasie : « La rétribution matérielle assurait ainsi un taux de réponse (15,82%) supérieur à celui que nous espérions au départ » (mais heureusement il n’a pas dû faire les massages !). Bon : 576/1625 = 35 %... mais l’essentiel est sans doute d’avoir deux décimales pour faire sérieux ! Et notre politologue aurait certainement pu s’interroger sur ces « dispositions » consuméristes des enquêtés, d’une part parce que l’échantillon est constitué de clients en quête de massage gratos ce qui est un biais potentiel, mais aussi comme premier indice pour les situer dans la structure sociale.

Mais ses notes « ethnographiques » ne laissent guère de doutes :

Journal de terrain, mars 2010

« Deux femmes d’une quarantaine d’années – que j’ai surnommé mentalement « les groupies » – vont sans cesse demander des conseils aux instructeurs. L’une d’elle en pantalon de jogging gris serré et en tee-shirt descend du tapis-roulant, arrête sa course lorsqu’elle voit passer près d’elle un des salariés du club, en tee-shirt bleu réglementaire. Elle court lui faire la bise en posant sa main sur l’épaule. Visiblement ils se sont croisés la veille dans un club discothèque du quartier...

- La joggeuse : Comment ça va ? Pas trop fatigué d’hier soir ? Quand je suis partie à cinq heures j’ai vu que tu étais encore en train de danser. Je me suis dit « il vaut mieux qu’il ne se couche pas.
- L’instructeur : En effet je ne me suis pas couché. Il ne faut pas se coucher sinon on peut pas aller travailler après ça.

- La joggeuse : Ça va tu tiens bien... ?

- L’instructeur : Oui ça va, mais c’est vrai que ce soir je vais bien dormir.

- La joggeuse : Bon moi je ne suis pas contente, pas contente de ça (elle fait un demi tour sur elle-même et met ses deux mains sur ces fesses et montre son postérieur au fitness instructor)

- L’instructeur (impassible) : De tes fesses ?

- Oui

- Pourquoi ça va là... Tu voudrais qu’elles soient comment ?

- Eh bien pas comme ça plus hautes (elle les remonte avec les mains et puis moins larges.)

- L’instructeur (toujours aussi technique) : Tu devrais faire de la machine là-bas (il lui montre une machine spécifique où une femme déjà allongée fait remonter un poids avec l’arrière de sa cuisse). C’est fait exprès. Et puis surtout il ne faut plus manger de gras. Plus de frites tout ça, car c’est ça qui fait ça.
- La fille : (un peu déçue de la réponse de l’instructeur très technique et qui en plus remet en doute ses propres capacités de régulation de ses pratiques alimentaires) oh mais ça je fais déjà !... ».

(on appréciera au passage les didascalies « sociologiques » !)

Collections du Musée de l’Europe

Conclusion : Sylvain Laurens ne sait pas reconnaître la petite-bourgeoisie même quand il « ethnographie ».

Comment donc ? Il y aurait des petits-bourgeois dans les institutions européennes ?

Mais enfin ! Sylvain Laurens a fait des statistiques !

« D’après les données statistiques collectées, 75% au minimum des membres gagnent plus de 4000 euros net par mois et entre 30 et 40% des membres plus de 6500 euros net par mois »

(Notons que la même enquête a été exploitée dans un article refilé à Actes de la Recherche en Sciences Sociales signé de Sylvain Laurens et de deux co-auteurs, et qu’on y lit cette fois : "si plus de 42 % des enquêtés préfèrent en dissimuler le montant, 23 % déclarent des revenus mensuels nets au dessus de 6000 euros par mois.")

« selon notre questionnaire 68,50% des membres du club qui déclarent travailler pour les institutions de l’UE ont le statut de fonctionnaire européen, 19,68% sont contractuels , 7,48% sont des fonctionnaires nationaux détachés. » (souligné par nous)

(Notons que dans le même article d’ARSS on lit : "À l’Omnium Club, les agents des institutions européennes se mêlent à d’autres fractions des classes dominantes travaillant dans le quartier européen et se retrouvent entre collègues, sans avoir aucune chance de croiser des stagiaires ou des contractuels compte tenu du coût d’entrée (1 700 euros par an)

« Une autre série de tris à plat laisse transparaître que les agents de l’ensemble des institutions de l’UE (Commission, Parlement, Conseil de l’Union européenne, etc.) fréquentent le club aux côtés d’autres professions des classes supérieures. En ce sens, la sociographie du club offre – comme nous le présupposions – un décalque quasi parfait des catégories sociales aisées du quartier européen. Les employés des institutions de l’UE représentent 41% des membres, les consultants et lobbyistes 11% des membres du club. » (souligné par nous.)

À défaut de sociologie « des catégories sociales aisées du quartier européen » (qui ne compte que très peu d’habitants, on suppose donc qu’il s’agit des « travailleurs aisés » du Quartier européen) on doit croire sur parole que le décalque est « parfait ». Malheureusement la sociologie consiste à comparer et à mesurer des distributions dans différents types d’espaces à partir d’une population clairement définie...

Une petite recherche de fainéant sur internet permet de se faire une idée sur la rémunération des fonctionnaires européens :

« Il y a 16 grades, 1 pour le plus bas, 16 pour le plus haut. Chaque grade est divisé en cinq échelons. La fonction et le grade étant disjoints, les administrateurs (AD) commencent au niveau 5, les assistants (AST) sont en dessous (il s’agit de la grille fixée par le règlement du 20 décembre 2010, sans tenir compte des indexations intervenues depuis et qui se montent à un peu plus de 4 %).

Les salaires vont, pour le grade 1, de 2654 à 3003 €,

pour le grade 2, de 3003 à 3398 €,

pour le grade 3, de 3398 à 3844 €,

pour le grade 4, de 3844 à 4350 €,

pour le grade 5, de 4350 à 4921 €,

pour le grade 6, de 4921 à 5568 €,

pour le grade 7, de 5568 à 6300 €,

pour le grade 8, de 6300 à 7128 €,

pour le grade 9, de 7128 à 8065 €,

pour le grade 10, de 8065 à 9125 €,

pour le grade 11, de 9125 à 10.324 €,

pour le grade 12, de 10.324 à 11.681 €,

pour le grade 13, de 11.681 à 13.216 €,

pour le grade 14, de 13.216 à 14.954 €,

pour le grade 15, de 14.954 à 16.919 €,

pour le grade 16, de 16.919 à 18.371 €.

Ces salaires sont versés sur 12 mois. » [2]

Il vient donc immédiatement que Sylvain Laurens s’est complètement planté en construisant son échelle de revenus permettant de situer ses enquêtés dans la hiérarchie du Quartier européen. Il les situe en fait par rapport à une échelle de rémunération, plus ou moins de sens commun, qui est celle de la société globale et non pas de cet espace extra-social où les revenus sont extraordinaires mais non moins hiérarchisés.

Il manque d’ailleurs sa session de rattrapage lorsqu’il indique en bas de son tableau : « A considérer avec prudence car parfois la catégorie profession fut remplie avec le terme générique "d’employé" » (mais l’appel de note est manquant et on ignore à quelle catégorie il se réfère.)

Enfin pas tout à fait, car à maintes reprises dans son texte il parle d’ « employés », mais sans s’interroger plus avant sur ce « terme générique » (sic !).

Ses « enquêtés » sont en fait apparemment des fonctionnaires européens et des supra-salariés belges du privé, aux revenus décalés vers le haut par rapport aux échelles nationaless. Même une secrétaire statutaire est très bien payée dans cet univers. Et la ventilation en fonction de « l’employeur » ne dit rien socialement, y compris quand cet employeur est « institutions européennes ». De quoi parle-t-on ? Traducteurs, secrétaires, fonctionnaires de quelle catégorie (« 16 grades 5 échelons ») etc. ?

Or lorsqu’on prétend travailler sur les « élites » comme les Pinçon-Charlot, on cherche à travailler sur ceux qui commandent et organisent le monde dans lequel nous sommes obligés de vivre. Pas sur des filles qui cherchent à se faire remonter les fesses par leur prof de fitness qu’elles croisent éventuellement en boîte (sauf leur respect)...

Et même un Jérome Kerviel avait beau être très bien payé, l’histoire a montré qu’il ne faisait en aucune façon partie de la classe dominante, qu’il s’agissait simplement d’un supra-employé à la merci de son employeur... [3]

Que faire d’une telle « enquête » ? Sociologie de la petite-bourgeoisie et mal de voir du politologue.

Si Sylvain Laurens a fait une découverte, c’est que les petites-mains, même très bien payées, des institutions européennes sont des employés et des exécutants qui ne différent de leurs homologues, dont ils se distinguent en se mêlant le moins possible à la société belge d’accueil, que par les lois de la pesanteur sociale extra-territoriale spécifique du Brusseland... Ils vivent dans un univers euro-kitschissime dont le « club » aspria n’est qu’un exemple leur donnant l’illusion typiquement petite-bourgeoise « d’en-être ». Si on voulait s’inspirer d’une littérature pour les décrire, on conseillerait Belle du seigneur plutôt que les Pinçon-Charlot...

Et on en vient à penser que c’est parce que notre politologue participe pleinement de cette illusion petite-bourgeoise d’ « en-être » qu’il manque à ce point « extravagantesque » la cible sociologique. N’a-t-il pas été « introduit » dans ce « club » par un ancien condisciple de Science Po Toulouse en poste à Bruxelles ? N’est-il pas impressionné par des monochromes à 1500 EUR ? Et par le « club » lui-même où tout est fait sur le mode du kitsch pour mimer les classes dominantes ? Et ne renvoie-t-il pas finalement dans son article ses pareils à l’image qu’ils ont d’eux-mêmes, celle de « couches supérieures » confondues avec l’élite et la bourgeoisie ?

Se faisant, il participe sans le savoir à la production du prestige d’une bureaucratie aux revenus artificiellement gonflés et coupée y compris des homologues structuraux des sociétés européennes dont elle cherche à se distinguer à tout prix en les délégitimant du même coup. Alors que le travail politique consisterait à l’inverse à délégitimer d’urgence cette bureaucratie aux ordres des forces les plus réactionnaires, qui « se la pète un peu » si on peut se permettre... Et qu’une sociologie rigolote pourrait aider.

Car finalement, malgré l’évidence qu’il décrit sans la voir, Sylvain Laurens ne fait que la publicité d’Aspria en accréditant par des statistiques mal-faites, l’essentiel, qui tient dans son slogan, à l’exact opposé de la vérité sociologique : « quand l’élite du business rencontre l’élite du bien-être ».

On pourrait ainsi s’amuser (par pure malice fielleuse on l’avoue) à relire tout son texte comme un dépliant publicitaire savant en faveur de la firme sous couvert d’ethnographie » :

« On monte donc cet escalier en bois orné de peintures "modernes" monochromes en vente (entre 1500 et 2500 euros pièce) et orné aussi de photos des managers du club et des coachs personnels en noir et blanc encadrées avec leurs noms (le club entendant lutter contre l’anonymat des employés)... »

« Ce restaurant très lumineux donne sur une baie vitrée (qui – comme le précise la brochure – s’ouvre et sur laquelle on peut manger l’été). »

« Cela est d’autant plus visible dans la salle de fitness où la débauche d’appareils dernier cri disponibles avec écrans intégrés (environ 80 appareils utilisables simultanément : tapis roulants, vélos classiques, vélos couchés, machines "escaliers", une vingtaine de machines de musculation, etc.) est censée finir de convaincre le visiteur ponctuel du caractère "singulier" du lieu. »

(souligné par nous).

Après tout, notre politologue n’a-t-il pas réalisé pour être admis à « ethnographier » une « enquête de satisfaction » récompensée pour « bons services rendus » par un « "pass" annuel valable sur tous les clubs », ce qui lui « ouvre définitivement les portes d’une enquête ethnographique » ? Et au passage d’une « débauche d’appareils dernier cri » où l’élite de la sociologie pourra rencontrer l’élite du bien-être !!!

Jargon et Jdanovisme

Alors certes, dans les deux premières parties de son article, on pourrait penser que Sylvain Laurens n’est au-moins peut-être pas totalement dupe de ce qu’il a vu de ses yeux et on pourrait se contenter de s’amuser du tape-à-l’oeil qu’il décrit et des combats de chiffonnières petites-parvenues dans les vestiaires pseudo-« selects » sur fond de monochromes, même s’il n’en tire pas la conclusion sociologique qui s’impose sur la population enquêtée (mais les chroniques « les Bruxellois parlent aux Européens » sont beaucoup plus drôles !)

Malheureusement sur la base de cette erreur de débutant qu’il tient pour une découverte digne de la mémoire de l’eau, Sylvain Laurens tire des conclusions susceptibles de bouleverser la sociologie mondiale, non seulement en tant que discipline académique, mais aussi la sociologie réelle.

« Ce club privé a, en effet, le mérite d’offrir le contre-exemple d’un entre-soi investi par différentes fractions des classes dominantes mais où paradoxalement la coupure vis-à-vis de l’extérieur semble être l’essentiel et l’intensité de la sociabilité finalement secondaire . Cela ne signifie pas pour autant que l’Omnium Club ne contribue pas paradoxalement à une homogénéisation progressive des pratiques des classes dominantes. En invitant ces différentes fractions des classes dominantes à s’adonner dans un même lieu à la pratique individualisée d’une série d’activités sportives, en invitant chacun à faire ce qui doit être fait selon sa propre position afin de se conformer à une série de standards et de modèles d’accomplissement esthétiques ou sportifs, le club accomplit paradoxalement une fonction collective sous des formes individualisantes. Il valorise la diffusion d’une série de "canons" et de façons de faire communs à un groupe hétérogène du point de vue des revenus et des nationalités. » (souligné par nous).

Ouf ! On ne dira jamais assez les vertus du fitness !

Il aura en tous cas permis de découvrir la face cachée de l’ « entre-soi » : l’ « entre-soi sans solidarité collective ». Risquons quelques objections d’un qui a aussi fait du tourisme à Bruxelles :

1) Les expatriés lambda sont structurellement « coupés », de facto, de la société d’accueil (Bruxelles) par leur méconnaissance (et leur peur) de cet espace, leurs niveaux de revenus extravagants, l’urbanisme qui a vidé le quartier européen de ses habitants, le fait que leur consommation soit ciblée par les marchands de fitness, contribuant à la production et la reproduction du ghetto eurocratique. 2) Que l’individualisation et la mise en compétition, l’absence de toute solidarité (pas seulement de classe !), est le mode de socialisation et d’existence « normal » de la petite-bourgeoisie d’exécution (même savante !) qui contribue à sa monstrueuse efficacité au service des dominants (quels qu’ils soient !) et effectivement comme l’a observé Sylvain Laurens, dans certains cas ordinairement tragiques à une terrible solitude (kafkaïenne pour être précis.) De la misère en milieu eurocratique...

Oh là là je m’égare... Pas non plus fournir des programmes de recherche gratuits... Ni donner des idées non moins gratuites à d’éventuels gigolos qui ont Hammamet à leur porte (ce qui est parfois un peu la même chose...)

Rappelons que ce que les Pinçon-Charlot pointent, c’est une conscience et une solidarité de classe de la grande Bourgeoisie extrêmement efficace et extrêmement entretenue, notamment par la préservation, effectivement, d’un « entre-soi » y compris territorial.

Ce à quoi notre politologue a été confronté n’a rien à voir : il s’agit des conditions d’existence et de la socialisation d’une classe objective dépourvue de conscience de classe claire. Une classe objet et non une classe sujet. Et un territoire, le « quartier européen » dans lequel les enquêtés ont été enfermés, notamment par les urbanistes, ce qui n’a rien à voir avec le choix électif d’aménager un environnement protégé pour sa caste (mais bien une prison pour ses employés) : a-t-il seulement remarqué à quel point ce quartier européen est épouvantable d’un point de vue urbanistique ? Rien d’électif là-dedans...

Grand moment théorique

Et c’est toujours en se mélangeant les classes qu’il parvient à ce grand moment de réflexion théorique :

« Dès lors que l’on ne prend pour terrain d’enquête la très grande bourgeoisie dans ses moments de sociabilité aux tonalités familiales ou mondaines, il est tout à fait possible d’imaginer des formes d’entre-soi où la sociabilité directe et expressive est disqualifiée. »

On imagine que l’auteur veut dire quelque chose du genre : « Dès lors que l’on prend d’autres terrains d’enquêtes que la très grande bourgeoisie dans ses moments... » (il s’agit d’une « revue à comité de lecture » mais où, semble-t-il, on ne relit pas trop...)

Ceci corrigé, la suite : « Les notions d’entre soi et de capital social s’articulent d’une manière différente suivant les groupes sociaux considérés (ici la haute fonction publique européenne expatriée est majoritaire) mais aussi en fonction des relations qui se nouent entre les usages légitimes d’un lieu et les cadres d’interaction qui structurent ces séquences "hors travail" : ici c’est plus sur le mode de la compétition et de la construction de valeurs communes et moins sur le modèle de la famille et d’une sociabilité "privée" que repose cet entre-soi. »

Ouf ! Et il est également exact que tout le monde va aux toilettes même si cette pratique s’avère très stratifiée (sauf cas d’urgence).

Cercle Gaulois à Bruxelles

Car si la petite-bourgeoisie travaillant au quartier européen qui fréquente un club de fitness, certes onéreux, ne présente aucune caractéristique de la sociabilité que les Pinçon-Charlot prêtent à la grande bourgeoisie française, et bien..., ce n’est pas la faute de Sylvain Laurens qui aboutit quand même un peu à nier l’existence des classes dominantes faute de les avoir rencontrées, mais la faute aux Pinçon-Charlot qui ont ignoré que les classes dominantes européennes de Sylvain Laurens font du fitness et acquièrent grâce à cet exercice "individualisant" un « goût commun » qui transcende les nationalités ! (Même si cela n’empêche pas les Espagnoles et les Polonaises de se crêper le chignon dans les vestiaires, ce que notre politologue appelle sans rire « les ratés ponctuels dans la fabrique d’un "habitus cosmopolite" » !)

Intellectuels organiques de la Bourgeoisie

Cet aveuglement serait lié au « régime d’exception dont bénéficierait une "sociologie des élites". Quel serait son degré d’autonomie vis-à-vis d’une sociologie "tout court", et du danger maintes fois dénoncés (sic) par Bourdieu (sic) du découpage de la sociologie non pas en objets construits mais en sujets donnés (sociologie du travail, du rural, etc.) ? Une réflexivité constante sur cette question est le seul moyen d’éviter que le sociologue se donnant pour objet les classes dominantes ne devienne "en bout de course" (et sans mauvais jeu de mots) l’intellectuel organique de son objet. »

Les Pinçon-Charlot, intellectuels organiques de la Bourgeoisie, il fallait y penser ! Mais là encore, Sylvain Laurens n’a rien inventé : après tout ces deux-là ont dû quitter le CNRS pour pouvoir continuer leur travail en toute indépendance et lui donner toute sa portée politique.

Sylvain Laurens en tenue de sport (qui n’est certainement pas un intellectuel organique de la sienne... de classe), continue le travail (politologique) qui consiste à voiler jargonnesquement ce qui a été dévoilé au prix de beaucoup de travail. Soit la négation, typiquement petite-bourgeoise, de l’existence d’une classe dominante qui ne serait pas la sienne ! S’il s’agit de mettre de mauvais travaux à la place des bons, dans la situation actuelle on n’a pas peut-être pas besoin de cela, en plus... (En même temps il est sans doute rassurant de croire que la classe dominante qui se livre à une guerre économique d’agression en Europe ressemble aux exécutants qui fréquentent ce club bruxellois, mais cela risque d’avoir des conséquences politiques fâcheuses... sauf pour les classes dominantes qui apprécient une certaine invisibilité évidemment) Car ne rien apprendre sur la classe qui gouverne l’Europe est une chose, se faire mettre l’Est en Ouest sur celle qui a commencé à être dévoilée en France en est encore une autre. Ni l’une ni l’autre ne sont si faciles à trouver dans un quartier de bureaux pris comme une meule de foin... Ce n’est d’ailleurs pas à La Défense que les Pinçon-Charlot sont allés les chercher.

Conquêtes de parts de marché académique en embuscade dans un "trou structurel"

Un dernier moment de grâce de la critique de l’élitisme de la sociologie des élites ?

« Ce problème se pose tout autant avec la notion de multipositionnalité issue de l’article classique de Boltanski et dont l’utilisation courante ou systématique tend à se réduire avec le temps à l’attribution aux seules classes dominantes d’une capacité de positionnement simultané dans différentes sphères d’activité sociale, ce qui reste dans une certaine mesure le fait de tout agent social. S’agit-il au final de réserver aux couches supérieures la multipositionnalité, la capacité à se positionner dans les trous structuraux afin de se positionner en intermédiaires entre des espaces sociaux distincts (... ?) »

Pas de doutes : Sylvain Laurens met cette ambition de démocratisation de « la capacité à se positionner dans les trous structuraux afin de se positionner en intermédiaire(s) entre des espaces sociaux distincts » en pratique.

Car, pour arriver au mot de la fin, quelles qu’en soient les conséquences scientifiques et politiques, l’essentiel est évidemment de se positionner sur différents terrains académiques pour avancer des pions institutionnels depuis un "trou structurel" ! Saupoudrer une sociologie plus que bancale des élites d’un peu de « sociologie du sport » permet d’accumuler quelques points supplémentaires. Ajouter un peu de « genre » à base d’observations fulgurantes du type « Bien sûr, l’usage de cette salle de sport non mixte et l’utilisation des appareils sont fortement déterminés par le genre » constitue un plus...

De ce point de vue-là, cet article n’est pas si mal fait rapport à l’indexation par mots-clés d’articles que personne n’est supposé lire...

Et, bien évidemment, sniper depuis son "trou structurel" tous les membres d’une association loi 1901 éditrice de sciences sociales et bénéficiant d’un capital militant est un bon investissement pour assurer à terme des débouchés à ce type de littérature en simili... Une littérature en simili qui est à la sociologie très exactement ce qu’Aspria est à un club de la classe dominante.

Précisions (peut-être) utiles :

Syvain Laurens a été récemment nommé maître de conférence à l’EHESS où il donne un séminaire sur la "sociologie des élites". Il coordonne également le réseau "sociologie des élites" de l’Association française de sociologie. L’Université française est au mieux de sa forme !


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