De la gentrification des villes à la gentrification des luttes

Performance historiographique in situ : Histoire par en Haut/Histoire par en Bas

mercredi 4 mars 2015 par bendyglu

George Orwell, qui fut un homme très sage et avisé, écrivit : “ Celui qui contrôle le passé contrôle le futur et celui qui contrôle le présent contrôle le passé.”

En d’autres termes, ceux qui dominent notre société sont dans une position d’écrire notre histoire. S’ils peuvent faire cela, ils peuvent décider de notre futur.

Howard Zinn

"Si ce travail politique que nous essayons de faire est utile, c’est que le mouvement social est encore plombé par l’effet du titre scolaire, de l’autorité scolaire, de l’autorité académique. Dans les entretiens réalisés pour La Misère du monde, on découvre que les gens aujourd’hui, les pauvres ne se sentent pas simplement des malheureux, etc. ; ils se sentent « cons » ! Tout le système est fait pour identifier la réussite à l’intelligence : les start-up, l’internet, etc. Il y a les intelligents qui ont accès à la science, etc. et les pauvres « cons » qui sont au chômage. On vous dit sans arrêt, il faut avoir des titres scolaires pour ne pas être au chômage, ce qui n’est pas faux ! C’est statistiquement vrai, mais ces faits n’impliquent nullement une justification de l’ordre établi."

"Il faut se méfier des savants et se méfier de la science, et on le fait mieux si on a les savants avec soi. Mais il faut savoir que pour eux, ce n’est pas facile. Il y a un coût à payer. Un type comme Cordonnier paie cher. Il y a des gens qui sont beaucoup moins bons que lui en économie, et qui pourront ricaner et dire : « T’as vu le bouquin de Cordonnier ? » Ils ont besoin d’être reconnus, d’être respectés. Et c’est ce respect qu’ils mettent en jeu."

Pierre Bourdieu

À l’occasion de sa “Performance historiographique in-situ" tenue à la librairie des frères Floury le 26 février 2015, Toulouse, Bendy Glu, Peintre Du Champ, a exceptionnellement accepté un entretien avec Benoît Eugène.

BE : Tu peux nous en dire un peu plus par ce que tu entends par “Performance historiographique in-situ” ? Je n’ai pas lu de compte-rendu du Porte-Urinoirs Marcel Noël Bourdieu, ni du Bas Conseil des Femmes et des Hommes Pipi pas plus que du Laboratoire de Neuneulogie du Collège d’Argein à ce sujet...

BG : Il est vrai que je m’exprime en général par le biais de communiqués issus du dispositif fictionnel que j’ai improvisé en 2013 qui est très efficace pour affronter le réel ou supposé tel. Je dis “supposé tel” parce qu’il est très vite apparu dans le cas d’espèce totalement fictionnel. Je crois que si on raconte les choses telles qu’elles se produisent “réellement” la fiction s’impose rapidement car peu de gens sont conscients que la fiction ne fait que rapporter un réel que nous sommes domestiqués à ne pas voir (en grande partie par l’école des classes moyennes. Quand on lit le Manuel d’histoire critique digne des "Faux impertinents" dénoncés naguère par PLPL et publié sous l’égide du Monde Diplomatique dont Laurence De Cock (un bébé Agone qui intervient désormais aussi indifféremment chez Pujadas ou à la CNT) se flatte d’être instigatrice avec une préface de Serge Halimi, il y a vraiment de quoi désespérer : la dame expliquait d’ailleurs sur France Culture que ce qu’elle voulait transmettre à ses élèves, c’est que l’histoire est entre leurs mains, que c’est le plus grand nombre qui fait l’histoire ! Et que c’est évident ! Alors que ce qui est évident, c’est que de tout temps le petit nombre commande au grand nombre, et que l’histoire c’est ça. Autrement-dit notre historienne en peau de lapin ne comprend rien au ba-BA de la société et on lui confie des enfants ! C’est typique du narcissisme professoral qui est une négation permanente que la fonction cachée du système scolaire est de reproduire l’ordre social. Remplaçons un catéchisme scolaire par un autre en réécrivant les manuels d’histoire et tout changera ! Un tel niveau d’illettrisme sociologique c’est à se la prendre et à se la mordre comme dirait ma mère. A mon avis l’immonde Soralisme s’explique par ce genre de trucs. Et d’ailleurs ce n’est pas un hasard si la nullité des écrits de Laurence De Cock fournit des papiers faciles pour Egalité et Réconciliation et autres, les faux-impertinents c’est du velours pour les vrais réacs en embuscade pour kidnapper les déclassés à l’extrême-droite. La réalité est relationnelle...En ce qui me concerne, plutôt crever évidemment. Mais tout le monde n’est pas prêt à crever. Je dis ça seulement parce que mon travail consiste à utiliser des situations pour essayer de rendre intelligibles et sensibles des processus sociaux. Si l’aspiration vers l’extrême-droite s’explique par le déclassement, se contenter de faire la leçon sans en chercher des causes sociales sonne un peu "gauche morale" et alimente cet aspirateur nauséabond. Avec un FN attrape-tout en quête de rhétorique de gauche, on voit les conséquences potentielles d’une telle aspiration d’une fraction de classe qui connaît les paroles sur fond d’obsession distinctive à la gauche de la gauche dans sa composante académique : des profs qui font hors les murs ce qu’ils font quotidiennement au bahut, du classement de classes comme Charlot visse des boulons qui n’existent pas hors de l’usine... ). La réalité est dans la fiction. Lorsque par exemple nous demandions à participer à l’AG 2013 de l’association et que nous avons suivi certains membres dans les rues de Marseille avec des masques de la Ferme des animaux, membres téléguidés dans Marseille par textos par le patron auto-proclamé de la boite qui finira par diriger l’un d’entre-eux jusqu’au commissariat de Noailles pour qu’il dépose plainte pour “suivisme”, c’est la réalité, elle a même été filmée, mais quand on la raconte c’est de la fiction. Les gens ont peine à croire à la réalité, c’est pour ça que les auteurs sont obligés, pour des raisons de sécurité, d’admettre qu’il s’agit de fiction. Ils ne peuvent dire la vérité sans subir les sanctions instituées pour protéger l’apparence du réel que sous une forme déniée. Et encore... Prenons cette performance et ce mot d’historiographie. Quelle était la “situation” ? Deux ans après un conflit social très dur aux Editions Agone qui s’est soldé par l’éviction de cinq salariés sur cinq, le sixième se présente dans une librairie à Toulouse, seul en scène, pour raconter les 25 ans des éditions Agone (bien évidemment il a pris soin de faire commencer l’histoire à l’apparition du nom “Agone” qu’en 2013 il a déposé en tant que personne physique à l’INPI et se revendique de la “tradition” de l’écriture de l’histoire des maisons d’édition en se comparant à Gallimard... On est déjà très loin des sciences sociales à la Gisèle Sapiro !). Alors que de très nombreux textes ont été publiés sur le net, voire dans la presse, que des actions juridiques sont encore en cours, il a fait signer à une nouvelle jeune salariée qui ne connait rien de l’histoire (et qui est donc vouée à passer pour une conne auprès de ceux et celles qui ont eu vent de l’histoire, ce qui est une maltraitance patronale de plus), un texte entièrement à sa gloire diffusé massivement et gratuitement en ouverture du catalogue 2015. Texte qui vient remplacer l’ancien historique qui parlait d’auto-gestion etc. Rapporté comme cela, c’est de la fiction, tellement c’est gros. Mais en réalité, le lecteur dans la plupart des cas lira ce texte d’hagiographie patronale comme “la réalité”. Et cela même si cela ouvre un catalogue de sciences sociales, de littérature et d’”histoire par le bas”. C’est à dire que le lecteur ne fera pas forcément fonctionner un schème simple qui permet de critiquer, c’est à dire de reconnaître, un texte hagiographique dépourvu, c’est le moins qu’on puisse dire, de toute espèce de sophistication susceptible d’embrouiller un lecteur un peu attentif... Or lire, c’est aussi faire fonctionner des schèmes de lecture : ceux qu’applique par exemple Chomsky aux sources officielles, à la propagande en général. La performance consistait donc fort simplement à rompre la liturgie pour que le public rebranche son esprit critique qu’en tant qu’éditeur nous avons essayé d’éduquer par diverses publications. Il suffisait a priori, répondant à la convocation de l’histoire par Thierry Discepolo et les libraires, de signifier physiquement que l’histoire était contestée, qu’il existait d’autres points de vue.... Et que l’histoire, c’est d’abord ça... Avant d’être de l’histoire, c’est ça je dirais. Il y a une lutte pour se légitimer par l’histoire. Et ce sont les dominants qui ont la possibilité d’imprimer leur version, qui sera directement accessible aux thuriféraires qui vont la décupler (parce qu’il faut faire des efforts pour trouver les paroles des dominés qui sont mal éditées, ne font pas "sérieux", sont "sales" dans le sens où ce sont des marqueurs de basse classe dans lesquels ne doivent pas tremper ceux qui veulent s’élever et donc draguer les dominants en étant bien propres et en fuyant ce type de marqueurs sociaux stigmatisés par les parfumés) en attendant que les dominés disparaissent avec leurs petites brochures, que l’histoire officielle s’impose... jusqu’à ce qu’un historien retrouve ces sources primaires au fond d’un grenier ou d’une bibliothèque... C’est une performance, car la contestation s’est présentée physiquement, ce qui est rare dans le domaine historiographique. C’est acquis par la présence et la parole d’un sujet de cette histoire, d’un deuxième sujet humain de cette histoire, qui a comme le premier, seul invité officiel avec le pouvoir de la tribune etc., lui aussi un récit historique à proposer, avec lui aussi des intérêts, des omissions etc. J’espère que le public a senti physiquement le problème de l’historiographie... C’est une question toujours posée abstraitement par des épistémologues etc. Mais je pense que l’on peut transformer ce genre de choses en émotions... C’est mon travail d’artiste depuis 20 ans, même si j’y arrive plus ou moins...

BE : Tu veux dire que Thierry Discepolo mettait en scène une définition...

BG : Moi je l’appelle l’OS, pour Organe Suprême. Toute personne en représentation est un personnage de fiction qui tente de faire croire qu’il est vrai, qu’il ne joue pas, qu’il n’est pas déterminé par les circonstances... qu’il n’ a rien à vendre !) Je trouve qu’il est sain de basculer dans la fiction à partir d’un certain niveau de délire social, comme dans les Derniers Jours de l’Humanité, car cela ne dit rien de ce que les gens feraient sans une histoire et un niveau de contraintes sociales délirants, ça laisse une chance à l’humain, même si c’est un peu religieux de postuler que ça existe car l’Homme est un animal social (un truc que le pauvre Rousseau n’a absolument pas compris, quand je relis les Rêveries, ça me terrorise).

BE : ...que l’OS mettait en scène une définition de l’histoire qui remonte à ses origines archaïques ?

BG : une pratique on pourrait dire... l’hagiographie des rois et des puissants qui élimine tous ceux et celles qui l’ont fait “grand” et aussi tous les possibles collatéraux qui ont été éliminés souvent par le meurtre... Oui. L’histoire d’Agone, c’est des placards remplis de cadavres (bon certains ont juste été laissé pour morts mais c’est quand même pas brillant et il y a un aspect spectral dans leur façon d’hanter !!!) C’est ça l’histoire... Et l’histoire critique, c’est d’en rendre compte, ne serait-ce que pour ça serve à d’autres... Bourdieu avait une formule que j’aime bien : “l’inconscient, c’est l’histoire”. Finalement, puisque le seul argument martelé à mon sujet est que je serais fou car ils sont aussi psychiatres... en même temps de nos jours qu’est ce qu’un psychiatre...

BE : un vétérinaire raté ?

BG : Oui, oui ! Il parait que les psychiatres, c’est ceux qui ont tout raté en médecine ! Il y a un livre de socio là-dessus... Alors devenus psychiatres ils jouent les grands patrons de la médecine qu’il rêvaient d’être, et ce sont les patients qui sont maltraités pour leur donner le retour narcissique qu’ils fournissent un service médical comme disait Goffman (ça apparaît clairement dans un documentaire sur l’hôpital St Anne.) Bref, ils sont aussi psychiatres... C’est marrant parce que l’OS s’est flatté d’avoir raté deux thèses... c’est peut-être ça un éditeur, donc pourquoi pas un psychiatre. Ah Ah Ah ! Bref si l’inconscient, c’est l’histoire, je dirais comme sous-titre un peu trop narcissique à cette performance : “l’inconscient, c’est moi !”. J’ai pas de mérite, c’est plus facile que de parvenir à se faire prendre pour Napoléon...

BE : et tu t’y es pris comment ?

BG : Ben ça n’a pas super marché, mais c’est le lot de ce genre de performances. D’habitude, les performances c’est dans un musée, t’es sûr qu’il ne peut rien se passer parce que tu peux bien faire ce que tu veux, ça restera une imposture légitime, de l’art quoi...

BE : Mais tu as fait des performances en situation artistique...

BG : Pas beaucoup hein ! Parce que bien évidemment, si tu veux faire du situationnisme sociologique dans le champ de l’art, il faut faire apparaître les cadres et les contradictions de la situation artistique, donc mettre en cause la croyance ("exposer toute la pièce ou rien" disait Mallarmé, ou quelque chose comme ça). Et ça les responsables culturels n’aiment pas trop... Euphémisme, ça les rend dingues ! Parce que comme tout univers social, la base de leur business c’est que le public y croit.... Donc même si tu réussis parfaitement ton coup comme le Mariage d’Art & Entreprise qui exposait sous forme de mariage dans une chapelle toute la liturgie affairiste de Lille 2004 Capitale Européenne de la culture... Ben, t’es pas réinvité. Sans compter le drapeau européen dans la nef et sa mise en relation avec le manteau de la Vierge de la Chapelle (puisque ce sont des cul-bénis qui nous ont refilé le drapeau qui dix ans plus tard est devenu celui de l’Inquisition économique...), et le Musée de l’Europe au Musée des Beaux-Arts pour renvoyer l’Europe au Musée... Tu frappes tellement fort l’inconscient des organisateurs institutionnels en exposant mine de rien leur monopolisation de la culture au service des pires saloperies... L’inconscient, c’est les structures, il suffit de montrer les structures...

BE : Et donc chez Floury ?

BG : Ben écoute, j’avais un précédent il y a quatre ans je crois, je m’étais pointé en Avignon où l’OS devait faire une conférence sur la Trahison des éditeurs (tous sauf un). J’avais l’avantage que Valérie de Saint Do de Cassandre parle avant, car c’était un mini contre-sommet d’Etats pas généreux de la culture, qui m’avait accueilli par quelques paroles fort aimables auprès de la salle (j’aime beaucoup cette fille), l’OS était arrivé avec une heure de retard en fin de journée (il s’en fichait comme de l’an quarante du contre-sommet tu penses bien !) et donc j’étais deux mètres devant lui, c’était un dispositif qui empêchait, même pour lui, de faire le fada... Donc je l’avais repris très civilement, notamment parce qu’il s’en était pris à Frédéric Lordon qui parait-il danserait des claquettes pour être publié (son crime était d’avoir publié sa pièce au Seuil) en précisant qu’il venait d’y avoir deux coups d’Etat en Grèce et en Italie dans l’indifférence générale... (ça s’est pas trop arrangé depuis... Chomsky avait fait son exposé sur la question au Collège de France, mais ça n’avait guère donné d’idées éditoriales aux neuneux de “Vérité, Rationalité, Démocratie”). Et critiqué la ligne éditoriale, véritable camisole de force ayant justifié l’éradication moyen-âgeuse de tous ceux convaincus d’agnosticisme sur la question de la transcendance de la Vérité Bouveressienne... Mais c’était resté tout à fait civilisé. Donc j’avais préparé des remarques historiographiques sur histoire par en haut, histoire par en bas, histoire socialement située, histoire sociale, matérialisme historique, afin de montrer que l’éditeur de sciences sociales et d’histoire critique n’avait rien compris à ce qu’il publiait (évidemment pour cela il faudrait qu’il le lise, ce serait un bon début !) et nous prenait pour des neuneux. Parce que bon, je fais le service après-vente moi ! Je voulais que le public reparte avec quelques idées sur l’écriture de l’histoire en utilisant la situation créée par l’OS... Comme son exposé qui était en gros le même qu’il y a dix ans mais avec pour seul changement le dernier livre publié c’est à dire le Bolloten sur la Guerre d’Espagne, signalait que l’auteur revenait régulièrement sur les débats soulevés par ses travaux et qu’il était “pris dans l’histoire”, je voulais donner au public l’expérience physique de deux types “pris dans l’histoire”...

BE : Et il n’est pas rentré dans le jeu ?

BG : Dans celui-là, non, pas du tout ! Donc ce n’est pas ça qui s’est passé. Il m’a coupé la parole en disant qu’il ne me laisserait pas parler pour ensuite dresser un portrait peu amène de ton serviteur qui n’était pas vraiment le discours d’un homme de gauche face à un précaire, pour dire le moins ! (Enfin pour quelqu’un qui a remplacé la collection Marginales par la Manufacture de Proses, c’est cohérent, c’est lié au désir de parvenir qui nécessite de se couper des origines.) Ça m’a rappelé le temps où il torturait Frédéric Cotton, auquel il doit tout éditorialement (l’OS ne connait rien au contenu des livres) : “Moi ou le caniveau !”. Et il a sommé le libraire de m’empêcher de parler, deux fois, la deuxième : “s’il parle c’est moi qui pars !” Et il est parti ce fada !

BE :donc tu as eu le champ libre ?

BG : Pas vraiment, d’abord le libraire a un peu rechigné et donc j’ai dû élever la voix et c’est pas des bonnes conditions. Après il y a eu Eric, le mec de SMOLNY, qui a essayé de m’empêcher de parler de ce qu’avait représenté le travail d’accumulation primitive, l’épuisement des travailleurs, et la spoliation de ce travail, ce qui explique matérialistiquement parlant la situation actuelle de la boite... Il est fonctionnaire-météorologue ce gars, et sous prétexte qu’il publie les oeuvres complètes de Rosa Luxemburg, il se prendrait presque pour un sociologue alors qu’il ne connait rien au monde social et surtout pas au marché du travail et à l’entreprise puisqu’il est en position scolastique... Ce n’est pas le premier éditeur qui ne comprend pas ce qu’il publie... C’est normal d’ailleurs, ce n’est pas le même métier. Sauf que tout le monde croit le contraire, c’est le filet du chasseur d’hommes décrit dans Le Sophiste de Platon. L’OS s’est carrément présenté comme "l’auteur des auteurs" (et pas loin de croire lui-même qu’il était l’auteur de tous les livres qu’il a publiés...). Je sais bien que Bourdieu nous a appris que Kafka disait "l’éditeur, c’est Dieu". Mais de là à se prendre pour Dieu ! En même temps c’est vrai qu’on a ressuscité beaucoup d’auteurs morts !!!

BE : et physiquement, tu as appris quelque chose ?

BG : Une chose désespérante que je sais depuis longtemps mais que je ressens physiquement avec une intensité de plus en plus grande dont je vais pouvoir faire quelque chose. Par exemple, le météorologue qui publie Rosa Luxemburg... Bon, ce type je ne l’avais jamais rencontré. Par contre manifestement il me perçoit à travers les catégories que lui a insufflées l’OS (qui passe son temps à dénigrer ses opposants de la façon la plus basse, à grande dose de darwinisme social fascisant, et à jouer la vierge effarouchée dès qu’on l’égratigne... Il a dû faire une carrière de fayot à l’école, je te dis pas, et ça doit être pour ça que tous ces profs l’adorent !) Donc c’est un type qui reproduit le point de vue du patron de façon doxique, premier point. Ca veut donc dire qu’il est incapable de se représenter un espace social et des rapports de production basiques, raison pour laquelle au lieu de jouer un rôle d’intellectuel positif au moment du conflit avec les salariés, qui aurait peut-être permis une issue raisonnable, il a fait l’intellectuel négatif. Bon l’intellectuel quoi, au lieu de construire une réalité sociale contradictoire permettant d’agir, il a cautionné l’autoritarisme le plus neuneu. Les intellectuels patentés, c’est ça, y’a qu’à voir Rosat... “Grands intellectuels” au service de “Grands Patrons”, petits intellectuels au service de petits patrons... C’est pas les chiens de garde, c’est les caniches de garde car l’histoire revient comme une farce... Mais bon il fait tout ça (en mode dominé, on est plusieurs à être passés par là et à connaitre la musique !) au nom de la pauvre Rosa Luxemburg dont le boulot au parti était d’enseigner l’acumulation du capital et la plus-value et de trouver le moyen de faire le lien avec une praxis contre la fabrication d’une élite coupée du prolétariat. Moi ce que je vois c’est que Rosa Luxemburg est assassinée une deuxième fois par les socio-démocrates. Parce que c’est quoi la sociale-démocratie, particulièrement aujourd’hui ? C’est une fraction de la classe dominante qui a capté le capital symbolique de la gauche. Et capter le capital symbolique de la gauche, je veux dire, c’est possible en transformant des analyses, des schèmes de pensée, destinés à être mis en fonction sur d’autres situations historiques, en culture (avec Weber on pourrait dire en "biens de salut" et c’est vrai qu’à partir du moment où les pseudo-historiens de service du CVUH sont arrivés, j’ai eu l’impression déprimante qu’on vendait des Indulgences...Encore content qu’il n’y ait pas encore un radio-réveil ou un panier bio offert avec l’abonnement à la Revue Agone ou un supplément "montres"). C’est neutraliser la pensée par la culture. Et la culture, c’est la distinction. Donc les livres de gauche, c’est ce qui permet à une fraction de la classe dominante de se distinguer de la concurrence et d’abuser au passage les exploités (puisqu’ils sont de gauche vous dit-on ! Moyennant quoi, Agone a surtout réinventé le néolibéralisme dans sa cuisine...). Et pas seulement les exploités. Un honnête participant à la soirée a fini par dire face à mon intervention : “on n’est pas venus pour ça”. Qu’est ce que ça veut dire ? Que lorqu’on célèbre la culture de gauche, les travailleurs exploités n’ont pas leur place ? Et bien c’est exactement ce qui s’est passé après 1980 avec les ouvriers. Ils ont été éradiqués, effacés, sur l’air de la culture de gauche. Ils ont été effacés par la culture de gauche devenue idéologie pure dans le même temps où elle dénonçait la pensée de gauche comme idéologie. Et ils ont une très grande haine contre cette culture parfumée qui connait l’air des luttes mais pas les paroles... Karl Kraus dénonçait ça déjà de façon très virulente... Julian Mischi montre ça très bien au PCF dans son bouquin, ben c’est pareil chez Agone dans une éprouvette, comme la Galerie Ravenstein filmée par Bernard M. est une éprouvette de la gentrification... La transformation de tout en culture et de là en produit, voilà une des raisons de nos défaites... Et nous étions au centre du processus ! C’est ça que j’ai appelé gentrification des luttes...

BE : C’est quand même pas la classe dominante...

BG : Non je précise que même petit-bourgeois je ne suis pas aussi couillon que Sylvain Laurens en mode fitness... Mais dans le processus actuel, c’est l’ex "gauche de gauche" qui est gentrifiée. ça a l’air d’avancer vers un renouvellement de personnel politique et d’idéologie, dans le meilleur des cas, mais les classes intermédiaires qui rament pour atteindre la mangeoire et qui déploient à cette fin de grands efforts de recomposition idéologique post-moderne à base de quatrièmes de couverture suivent leurs intérêts de classe et certainement pas ceux du plus grand nombre. Quand on voit le mépris qu’il faut supporter dans ce genre de pince-fesses (je me suis même fait traiter de tique !) de la part de gens bien assis, ça dit tout de ce que les travailleurs peuvent en attendre. Parce que nous nous sommes des travailleurs rejetons de la classe moyenne, ce qui n’est quand même pas le plus éloigné... La culture sert à se distinguer des travailleurs, tant qu’on reste là-dedans...

BE : Et les travailleurs qui produisent de la culture ?

BG : Justement ! C’est pour ça que je disais qu’on était au centre du processus ! En utilisant nous aussi la culture pour nous dénier en tant que travailleurs ! Pas syndiqués etc. On avait même un syndicaliste directeur de collection, qu’après coup j’ai surnommé le syndicaliste qui ne syndique personne. C’est une dénégation qui dénie surtout le patron en tant que tel, donc c’est du velours ! Enfin pour nuancer dans le cas d’espèce, à partir du moment où quelqu’un se proclame leader maximo dans un collectif et que la bataille est perdue car il est soutenu par une clique de bureaucrates pseudo-savants, il est évidemment diffcile de basculer en un rien de temps dans le référentiel des confits du travail, c’est pour cela que cette dimension doit être intégrée dès le début et qu’il faut se syndiquer dès qu’on travaille. Les travailleurs associatifs fabriquent aussi des biens de salut pour leur propre compte, ils s’intoxiquent avec. C’est bien la preuve que dès qu’on a un fonctionnement sur un marché (qu’on produise des boules de gomme, des encensoirs ou de l’aide humanitaire), on est une entreprise et que la meilleure protection, c’est le droit du travail et la grève, que le seul vrai progrès c’est ça. On ne lutte pas contre l’exploitation en fabriquant des amulettes censées en protéger les autres... On lutte contre l’exploitation en ne se laissant pas exploiter !

BE : Ce n’était quand même pas totalement raté ?

BG : Pas du tout ! Surtout la sortie de l’OS et sa violence sociale neuneue va résonner auprès du public car de façon imprévue cela fournissait le contexte de réception du texte d’un salarié que j’avais distribué et qui décrit très très bien ce délire autoritaire. Les textes parlent en contexte. Cela a créé le contexte pour que son texte ne soit pas neutralisé par la lecture, c’est à dire fictionnalisé. Je suis très content d’avoir créé un contexte pour qu’un texte puisse être lu. Même l’esprit le plus retors du coup comprendra ce qu’est un texte de gauche, face au texte de droite qui est dans le catalogue. C’est un beau diptique... Et à la fin le deuxième libraire (ils sont deux frères) a fait une petite entrée-sortie théatrale très amusante : en bref, c’était presque vraiment une réunion culturelle, avec tout ce que cela suppose d’énergie et de vie, pas le cimetière que ce genre d’événements sont devenus depuis bien longtemps... (d’autant plus à une époque ou les profs appellent les flics comme de vulgaires gauchistes sous Ben Ali...). Enfin je veux dire il y avait presque la place pour une dramaturgie Shakespearienne que j’ai ratée, et quelqu’un pour fermer le rideau pour que les spectateurs puissent retourner à vaquer dans l’illusion du réel qui s’impose à eux avec toute la force des convenances. Merci aux libraires !

BE : Et notre dédoublement, ça te fait pas bizarre ?

BG : Ben ça vaut ce que ça vaut comme littérature... Mais tu connais le titre de l’article publié par l’OS dans le numéro 1 de la Revue Agone ?

BE : ???

BG : Monologue en forme de dialogue ! La réalité dépasse la fiction !

BE : Un message à transmettre ?

BG : Il serait sain que les responsables culturels invitent des auteurs plutôt que les épiciers qui les éditent. Et en tous cas ne prennent pas position par le fait dans un conflit social en fournissant des tribunes patronales à l’’idéologie marseillaise.

Propos recueillis depuis les toilettes du Porte-Urinoirs Marcel Noël Bourdieu regagnant son port d’attache du Lac Rond.


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