De la gentrification des villes à la gentrification des luttes
Ready made situationniste in progress

Hilarité et chatouillement

Épistémologie de la porte fermée

mardi 1er décembre 2015 par bendyglu

Notes sur la performance historiographique n°2

La performance historiographique n°2 du Peintre du Champ s’est déroulée sur le trottoir devant le bar à vin « Le vin sobre » dans les quartiers sud de Marseille, à deux pas du stade vélodrome. Le dispositif sociologique fourni gratuitement par les organisateurs était ainsi présenté :

À l’occasion du vingt-cinquième anniversaire des éditions Agone, Thierry Discepolo, son fondateur et Marie Hermann, sa directrice éditoriale reviendront sur l’histoire de la maison d’édition, sa ligne éditoriale et son catalogue, à partir de 18h30 à la cave à vin “Le Vin Sobre”.

En partenariat avec la librairie du Prado (19 avenue de Mazargues, Marseille 8e).

Entrée libre. Un verre de vin sera offert.

Selon le principe historiographico-artistique : « quand l’histoire est convoquée, l’histoire frappe à la porte », celle-ci se manifesta en la personne de deux membres de cette histoire (à défaut d’être reconnus membres de l’association, mais membres de l’histoire est aussi contesté), dont l’apparition enclencha la mécanique du Ready made situationniste in progress au signal d’une salariée récente chargée de faire le guet sur le trottoir qui ouvrit la porte de ce haut-lieu d’alcoolisation sobrement euphémisée (on est dans les quartiers sud) pour lancer à la cantonade un réjouissant : « Alerte ! ».

L’Annonciation de la Vérité sortant toute nue d’un verre de vin sobre

Autant que le vin est « sobre », l’entrée était « libre ». Vider des verres n’est rien à côté de vider les mots de leur sens à des fins publicitaires en déclamant du Karl Kraus (j’ai essayé de t’expliquer mille fois mon cher Thierry que la virgule de Kraus est allemande et donc relève de la grammaire). Ce fut rapidement l’occasion de rencontrer un nouveau personnage, Marie Hermann, sortie faire rempart de son corps à l’Annonciation de la Vérité des Faits de l’Organe Suprême, Vérité dont elle s’est faite l’autorité déléguée en recopiant scrupuleusement les versets du Prophète de l’édition indépendante dans le catalogue 2015, dont elle porte aussi la Bonne Parole épicière à la librairie Mollat, Parole scandée par le doux son du tramway de la gentrification de Bordeaux (on voit que « Les Indésirables de la Rue de la République » a été parfaitement compris.)

A gauche pas d’audace/A droite de l’audace

« No Pasaran » ! Marie Hermann avait bien potassé les leçons de la guerre d’Espagne, tout juste remise de l’audace révolutionnaire inouïe d’avoir « osé mettre une photo en pleine page » sur la couverture du livre de Bolloten, rompant avec la « rigidité » des anciennes couvertures du temps où il y avait une « espèce d’idée de la Beauté comme quelque chose de bourgeois. « On [1] a pas mal voulu éviter ça en faisant des livres qui se disaient militants , qui se montraient militants, qui se voulaient absolument accessibles ». Pour vendre chez Mollat, il faut avouer les péchés de l’accumulation primitive (Pensez, de la littérature prolétarienne éditée par ces dingues de Samuel et Héléna Autexier !) Heureusement, le tramway de Marseille était passé par là pour faire cesser dans son sillage ce manque coupable de distinction fleurant un peu trop le « refus de parvenir » et le regard biaisé par le plus grand nombre, autorisant enfin la transformation d’un combattant de la guerre d’Espagne en gravure de mode pour gauche bio. « Commodify your dissent » comme dirait Thomas Frank. Marie Hermann ne pouvait malheureusement s’attarder, elle et sa collègue se bouchant les oreilles à la lecture des citations recopiées des murs de la librairie quelques minutes plus tôt, suppliant que cessât cette torture digne de 1984 :

« Comment obtiendrons-nous la paix si les cyniques qui nous considèrent comme leur propriété, leur bien héréditaire, se retrouvent en haut ? Te taire, c’est te rendre complice » (Döblin)

« Quand le peuple place les responsables devant leurs actes, ces derniers font de grands yeux d’enfants, comme le loup à qui on raconterait l’histoire du loup » (Karl Kraus).

Un très chouette readymade de De la gentrification de Marseille et Bruxelles à celle des éditions Agone. "Plaisir spinoziste de la vérité qui se révèle"... à travers la vérification expérimentale de la loi d’airain de l’économie des biens symboliques. L’avenir dira si une Marie Hermann suffira à la survie de la maison d’édition que le désir de parvenir a porté sur un marché du luxe sévèrement contrôlé par les prédateurs capitalisés ou si son destin sera celui de Marie-Chantal

Elle devait d’urgence aller accomplir un grand numéro d’histoire idéaliste sur l’air de "Thierry Discepolo toujours lui" devant quelques membres inamovibles mais vieillissants du bureau réunis autour d’un verre de vin sobre parmi quelques égarés (un spectacle digne de Thomas Bernardt), et laissa la place devant l’ « entrée libre » à un jeune philosophe fan de Jacques Bouveresse chargé d’empêcher qu’un certain nombre de faits incarnés nuisent à l’Annonciation de la Vérité sous l’égide du phare de catalogue Paul Nizan.

Au passage, le collègue qui n’y était pour rien fut accusé d’appartenir à « un groupe » tentant d’empêcher chantillesquement Sylvain Laurens de se faire passer pour un sociologue en profitant de l’appel d’air créé par la gentrification de la maison d’édition enrichi du vent de son générateur automatique de citations (tant que j’y pense, s’il voulait bien me rendre mon exemplaire des « Structures sociales de l’économie » dont il avait recopié tous les passages soulignés ou m’envoyer le fichier...). Le collectif a chez certains qui croient ne pas croire un pouvoir propre à toutes les superstitions !

Le philosophe peu au fait des structures ne semblait pas jouir comme il l’aurait pu de celle qui l’avait en un instant transformé en chien de garde à son corps défendant, ce qui donnait pourtant à penser gaiement sur la liberté humaine et son rapport avec un espace de positions, constitué à un pôle (économique) par l’OS en dedans, l’histoire par en-haut et l’idéalisme par dessus le marché, à l’autre (idéaliste) du Peintre du Champ et de son ancien-collègue en dehors, l’histoire par en-bas et les sciences sociales par en-dessous le marché, le portier au milieu.

Le Peintre du Champ fit remarquer qu’il s’agissait d’un dispositif d’expérimentation épistémologique de toute beauté, puisque l’obstacle à la manifestation de la vérité par la confrontation et la synthèse socio-logique des points de vue et des faits n’avait rien de mental mais se constituait très concrètement d’une porte doublée d’un philosophe protégeant l’entre-soi de l’imposture légitime. Ce qui permettait d’exclure de la recherche de la vérité l’expérience vécue des dominés, des travailleurs etc., réduits à transformer leur expérience en livres qui nourriront la liturgie et le tiroir-caisse une fois leurs os bien blanchis, ce qui suffit à expliquer en général l’état déplorable du monde. Diantre, les obstacles à la pensée et au progrès seraient-ils sociaux et pendraient-ils la forme de ces murs qu’on érige partout ? Malheureusement une porte semblait être un objet difficile à penser pour un jeune philosophe bouveressien protégeant de son corps la vérité autorisée des barbares en proie à la croyance et « la volonté de détruire » comme il fut dit. L’État d’urgence n’était pas loin. Il relève d’ailleurs du même mécanisme lorsque le roi est nu.

À dire « vrai », ce ready-made fleurait bon le paradoxe de Bouveresse qui dit-de-Müsil-qu’il-dit- d’Ulrich que « grands sentiments, idéaux, religion, destin, humanité, vertu lui apparaissent le mal en soi. Il leur attribuait le fait que notre époque soit si dépourvue de sentiment, matérialiste, irréligieuse, inhumaine et dépravée, et affirmait que le véritable idéalisme ne pouvait être développé qu’à travers l’intérêt de mercantis ». Que pouvait bien valoir un tel idéalisme se demanda-t-on en observant le mercanti « engagé et exigeant » éditeur de Jacques Bouveresse à travers l’obstacle épistémologique (« porte-vitrée » en langage profane) qu’on devinait célébrer le nom de tous les saints du catalogue à défaut de ses martyrs en compagnie de la vendeuse de tickets de tramway pour la visite touristique de la guerre d’Espagne : sans doute ce que vaut tout idéalisme au sens de l’idéologie allemande et qui fait que "notre époque soit si dépourvue de sentiment, matérialiste, irréligieuse, inhumaine" ce que permet encore de dissimuler la consommation de biens de salut avariés, opium de la petite-bourgeoisie intellectuelle.

Dans le train du retour, on lut heureusement un autre philosophe, beaucoup plus drôle et libérateur :

"Que la multitude agence son corps en soumettant le plus grand nombre de ses parties à la domination du plus petit, n’est en rien un indice de perte de contact d’avec sa propre puissance, mais d’une mauvaise effectuation de cette puissance, déséquilibrante et dysharmonieuse, puisque seule la partie dite gouvernante (ou tyrannique) du corps est réjouie. Pour le corps politique comme pour le corps humain, la Titillatio (chatouillement), qui ne réjouit que certaines parties, est un régime d’affects joyeux bien moins puissant que l’Hilaritas, qui les réjouit toutes - l’équivalent humain de la tyrannie en politique c’est donc, par exemple, le queutard entièrement sous l’emprise de sa queue (et non "l’individu tyrannique" comme le voudrait une analogie psychologiste trop anthropomorphe pour n’être pas fausse)".

Libérez les chatouilleurs tristes !

[1] Marie Hermann travaille chez Agone depuis 2013...


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