De la gentrification des villes à la gentrification des luttes

Mémoires des Créneaux

Chronique d’une démolition annoncée

mardi 11 novembre 2008

Un livre de Zoubida Djellouli et Sabrina Hout

Avec des dessins de Samiha Driss et une postface de Christine Breton

Extrait de l’introduction

Il est 14 heures au pied du bâtiment C de la cité des Créneaux, située dans le 15ème arrondissement de Marseille. Quelques femmes munies de panier attendent avec une certaine impatience l’ouverture du centre. Quand la présidente de l’association des locataires arrive enfin, un large sourire illumine les visages et apaise l’impatience. Alors que les femmes s’installent confortablement sur les banquettes du salon autour de petites tables, on s’affaire dans la cuisine pour préparer le café, le lait, le thé et quelques friandises. Les discussions vont bon train, les sujets sont nombreux, une question pourtant revient souvent, comme une obsession, celle de la démolition de la cité annoncée déjà depuis quelques années. La question tourmente, la question afflige. Le silence s’abat parfois décourageant les espoirs, étouffant la joie et les rires. La tristesse et la colère s’invitent alors autour de cette table où les tasses se vident et se remplissent aussitôt. Le regard sincère et pénétrant de Zoubida, la présidente des locataires, est là pour veiller sur ces tasses qui se vident, ce lait qui manque parfois, ces paniers du Secours Populaire qui se remplissent, sur ces femmes qui esquissent là un abandon, là une tristesse à peine cachée, là un regard lointain. Puis, les discussions reprennent avec entrain, les histoires du quotidien avec ses tracas et ses joies, les enfants, les souvenirs… La maladie est un sujet qui revient souvent, comme une protection, tant qu’on est malade, on n’est pas mort ! Certaines femmes restent tout l’après-midi, d’autres s’en vont puis reviennent, les passages sont incessants. Ce centre qui fut à l’époque les locaux de l’ADRIM, (Association pour le Développement des Relations Intercommunautaires à Marseille) devient le centre névralgique d’une cité qui doit disparaître et dont la démolition a été prévue pour janvier 2008. Les bâtiments n’ont pas encore été détruits, mais de fait la démolition est engagée. La cité sera effectivement rasée de la carte, les murs tomberont, les habitants seront déplacés ou relogés, mais la mémoire collective de ce quartier demeurera. C’est ce que nous défendons à travers cet ouvrage.

Il ne s’agit pas de faire de la nostalgie romantique et revancharde mais de rendre visible et lisible une histoire dont la transmission nous semble fondamentale, aujourd’hui plus encore dans la mesure où elle s’inscrit dans un processus de démolition. L’histoire collective de ce quartier réappropriée par ses habitants constitue un contrepoids non négligeable à relégation dont ils ont été l’objet dans le cadre de cette rénovation urbaine. Mémoires des Créneaux donc, mémoires de ses habitants qui au fil des pages se livrent et dévoilent une histoire plurielle racontée de manière personnelle, anecdotique et parfois très incisive. Histoire d’un quartier qui à travers le témoignage de ses habitants révèle un fort attachement, un profond enracinement, une identité, un repère. Histoire de quatre bâtiments effrontément posés depuis trente-cinq ans, qui au fil des années se sont abîmés par l’usure et le temps, mais également par une réputation peu gratifiante. Une histoire qui s’écrit aujourd’hui au passé car bientôt, le paysage ne montrera plus rien, du moins autre chose. On comprend alors pourquoi la perspective de la démolition est vécue comme une trahison, un arrachement, un exil forcé. Devant l’opacité des discours de principe, une grande souffrance infligée s’exacerbe ou ose s’affirmer. C’est ce que nous pouvons comprendre à la lecture des différents témoignages.

Le discours de principe en question est pourtant fort louable, au nom de la mixité sociale, de la lutte contre l’effet « ghetto », de la volonté de consolider une attractivité retrouvée pour la ville et la volonté de réduire les ségrégations socio-spatiales à l’intérieur de la ville, cette cité de transit construite pourtant en dur doit être démolie. Une évidence donc… Pour ceux qui la décident, la dévoilent, l’affirment, mais pour les habitants, qu’en est-il ? Dans le cadre de la convention signée, il était stipulé que « la caractéristique urbaine essentielle des Créneaux est un fort isolement sur une zone périurbaine délaissée, marquée par l’éloignement de tous les services et la proximité de lourdes nuisances (implantation à 150 mètres de l’autoroute dans un quasi cul de sac, entre une butte abrupte, une zone d’activité en dépérissement et un cimetière. » Cette vision quelque peu négative de la situation est-elle prétexte, cause ou conséquence à une telle décision ? La question se pose dans la mesure où les avis ou opinions des habitants ne s’accordent pas. Certes isolement, mais s’agit-il d’une nuisance ? La question se pose et les réponses sont unanimes, ils parlent de tranquillité et non de nuisance. Qui faut-il croire ? (...)

Témoignage de Madjid

« Ça fait mal au cœur de savoir qu’ils vont démolir. (…) Si tout le monde était solidaire, ils (la Logirem) ne casseraient pas le quartier. Ils auraient rénové mais pas cassé. À ce qu’il paraît, les bâtiments s’affaissent et en plus, il n’y a pas de bus, il n’y a rien aux alentours, rien pour nous. Eux, ils disent que ce n’est pas bon, c’est comme si on était dans une zone industrielle, enclavée. Mais, ça fait quarante ans ! Pour moi, ce n’est qu’une histoire de sous. Quarante ans qu’on paie le loyer, il est à nous le quartier. Les derniers ne partiront pas tant qu’ils n’auront pas ce qu’ils veulent, ils ont raison et ils peuvent rester des années encore. Et ils vont refaire quelque chose, ils vont refaire un beau quartier, mais pas pour nous. Pourquoi ? On ne mérite pas d’habiter dans un beau quartier ? Ça fait quarante ans qu’on habite là. Pourquoi vous ne remettez pas les gens qui veulent vraiment revenir ? Eux, ils veulent faire un truc de mieux pour les autres gens. »

Témoignage de Zoubida

Le projet de détruire les Créneaux, c’est l’État qui l’a décidé parce qu’à la Logirem, ils n’avaient aucun pouvoir à l’époque quand ils ont commencé à parler de démolition. En 2002, quand ils commençaient à parler du projet de démolition, rien n’était signé. Ce n’était pas encore validé. Cela s’est confirmé en 2005. C’est l’État qui a décidé que les Créneaux devaient disparaître. Mais au fond des choses, nous on n’a jamais su pourquoi. Pourquoi ? On n’a jamais eu de réponses. Ce sont des réponses un peu bizarres, enfin… Trente-cinq ans après, on s’inquiète de nous ! Ne pas avoir de bus, rien avoir à côté, c’était grave. (…) Je n’ai pas envie de partir. On n’est pas bien ici ? On a suffisamment souffert, pourquoi en rajouter ? Personne ne s’était occupé de nous. On a demandé des bus, ils ont été refusés. On a tout demandé, c’était refusé. Le plus gros a été fait. Maintenant que nos enfants, ce sont des hommes et des femmes, on s’inquiète de nous. Ça y est nous, on a souffert, on a fait le plus gros. Ça nous sert à rien de partir, ça ne nous rapporte rien. Ici on est bien, on est tranquille. C’est un genre de maison de repos. En hiver, il n’y a rien. En été, c’est la joie, c’est la vie. On est dehors, on discute, on s’amuse, c’est ça la vie. On reste jusqu’à minuit, une heure du matin. On sort un peu à manger, à boire. La superficie des appartements comme on a, jamais on en retrouvera, ce n’est pas vrai. Quand les Créneaux seront détruits, c’est la moitié de notre vie qui va partir. On n’aura même pas de souvenirs puisqu’ils vont tout détruire. On regardera les Créneaux comme quelqu’un qui est mort. Quelqu’un qui a fait sa vie et à qui on dit, demain voilà, tu n’es plus. (…)Et quand ils relogent, il faut voir les loyers… Et nous, on n’a plus d’argent ! C’est la Logirem qui nous l’a bouffé cet argent, plus de 35 ans de loyers ! Et Madame F. qui dit lors d’une réunion que c’étaient nos enfants qui devaient nous aider à payer les loyers. Mais moi, je lui ai dit : « Ah nos enfants, avec la vie qu’ils mènent, ils n’arrivent déjà pas à s’en sortir. Vous êtes en train de dire qu’ils doivent nous aider. Ce discours, je ne veux même pas en entendre parler. Parce que là, je crois que vous avez dépassé la limite. Vous allez nous donner ce qu’on veut, comme on veut et où l’on veut avec nos moyens ou sinon, des Créneaux, on ne sort pas.

Témoignage de Linda

Ce qui me dégoûte, c’est que quand ils commencent à reloger d’autres personnes, nous on est en attente. C’est de plus en plus pire pour nous, ceux qui restent et qui voient les autres partir. En fait, le relogement, ce n’est pas ça. Le relogement ne devrait pas être douloureux pour les habitants, et pourtant… Parce que je me dis, ça y est, bientôt, ça va être mon tour. Normalement, ils devraient détruire les quatre bâtiments en même temps. Vous vous rendez compte, ils vont laisser deux bâtiments et l’on va voir deux bâtiments qui vont se casser, est-ce qu’ils ont pensé à nous, comment on va penser, comment on va réagir. Ça veut dire qu’ils s’en foutent en fait. Je crois que cette défaite, on ne l’aurait pas sentie, on n’aurait pas eu ce sentiment s’ils nous avaient dit, « Voilà, ce quartier il est pour vous, pour tous les gens des Créneaux, enfin ceux qui veulent rester ensemble. ». Il n’y aurait pas eu tout ce… Pour moi, c’est une trahison.


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