De la gentrification des villes à la gentrification des luttes

La « question du logement » ou l’éternel faux problème

lundi 24 novembre 2008

« Dans une telle société, la crise du logement n’est pas un hasard, c’est une institution nécessaire ; elle ne peut être éliminée que si l’ordre social tout entier dont elle découle est transformé de fond en comble. »

Friedrich Engels, La Question du logement

1, 3 million de ménages en attente d’un logement en HLM, 823 000 personnes hébergées, chez des tiers, amis ou famille, faute de domicile personnel, 41 000 dans des habitats de fortune (cabanes, caravanes, constructions provisoires), 350 000 ménages locataires ou sous-locataires de meublés, 2,1 millions de personnes habitant des logements dépourvus du confort élémentaire (salle d’eau, W-C), 3, 6 millions vivant en situation de surpeuplement, plus de 86 000 sans abris…

À ceux-là, il convient d’ajouter 5, 7 millions de personnes fragilisées à court et moyen termes en matière de logement que ce soit pour des raisons financières (loyers ou traites impayés) ou professionnelles (chômage, sous-emploi). Soit au total environ de 12 % de la population. Ces chiffres, tirés des recensements officiels ou d’évaluations effectuées par des fondations caritatives, confirment, s’il en était besoin, que ce qu’il est convenu d’appeler la « crise du logement » reste plus que jamais d’actualité en France en ce début de siècle. Elle s’est même aggravée au cours des dernières décennies sous l’effet de divers facteurs sur lesquels nous reviendrons.

Pourtant, pas plus la fausse gauche que la vraie droite ne semblent s’en être vraiment avisées, si l’on en juge, non seulement par les politiques menées par l’une et l’autre en ce domaine lorsqu’elles « alternent » au pouvoir, mais par la discrétion des candidats sur le sujet lors des récentes campagnes électorales . Ce silence a été seulement troublé, mais pour retomber bien vite, par les opérations de camping sauvage lancées à cette occasion pour attirer l’attention des politiciens, via les médias et l’« opinion publique » que ceux-ci formatent, sur la situation désastreuse des sans abris . Alors, insouciance, irresponsabilité, incompétence, impuissance des gouvernants ? Laissons ces diagnostics psychologisants, moralisants et… dépolitisants aux éditorialistes de la presse de marché et autres docteurs Diafoirus penchés sur la « crise du logement », c’est-à-dire sur un faux problème, comme en atteste à lui seul l’usage même du terme « crise », aussi erroné que mystificateur.

Quelle « crise ?

Si l’on entend par « crise » un moment périlleux et décisif, pour reprendre l’une des significations les moins contestées de ce vocable, il paraît difficile de l’appliquer à ce dont serait le « symptôme » l’existence de centaines de milliers d’individus — pour ne parler que de la France — mal logés ou sans logis, auxquels il faudrait ajouter, à lire… Le Figaro, les « SDP », c’est-à-dire les « sans domiciles proches » (contraints de se loger de plus en plus loin de leur lieu de travail).

Cet état des choses n’a, tout d’abord, rien de « momentané » puisqu’il compte parmi les constantes qui définissent depuis des lustres la condition des classes les plus dominées. Ensuite, si péril il y a en la demeure, comme on dit, c’est celui, pour une partie des travailleurs, de devoir survivre dans un habitat insalubre voire dangereux ou même d’être jetés à la rue. Les possédants, en revanche, s’accommodent fort bien de la situation, et l’on voit mal comment il pourrait en être autrement puisque, dans une conjoncture politico-idéologique où les rapports de forces sont défavorables aux « dépossédés », il est logique que les droits antérieurement conquis par ces derniers soient peu à peu amputés, entre autres celui de vivre dans un logement décent . Aussi, serait-ce céder à une propension à la dramatisation ou, comme cela arrive souvent dans certains milieux « anti-libéraux », prendre ses désirs pour des réalités, que de juger « décisive », conformément au troisième critère qui définit une crise, la question du logement aujourd’hui, c’est-à-dire susceptible, faute de solution, d’ébranler la domination bourgeoise.

Les professions de foi politiciennes de rigueur promettant de « faire du droit au logement une réalité » , les rapports alarmants pondus année après année par les instances habilitées (Conseil économique et social, Haut Comité pour le logement des personnes défavorisées, commissions parlementaires…), les multiples manifestations et occupations organisées par les associations (CNL, ATD-Quart monde, DAL…) montrent, par leur succession même, qu’il ne sont pas de nature à modifier significativement la situation. Certes, il arrive qu’une mobilisation particulièrement réussie, suscitée parfois par un événement tragique, tel la série des incendies mortels survenus à Paris en 2005 dans des immeubles vétustes et mal entretenus où étaient parquées des familles issues de l’immigration subsaharienne, soit suivie d’effets. Mais ceux-ci demeurent toujours ponctuels : on reloge dans l’urgence des gens dans la détresse, sans s’attaquer aux racines du problème. Lequel n’est pas, à proprement parler, le « problème du logement », mais celui posé par l’existence de rapports de domination et d’exploitation qui font du logement un problème, à la fois pour les couches qui subissent ces rapports, bien sûr, et aussi, mais à un autre niveau, d’une autre manière et pour d’autres raisons, pour les représentants et les conseillers les plus lucides des privilégiés du système.

Il en va du « manque de logements accessibles aux catégories modestes », selon l’expression consacrée, comme du sida, de la consommation de stupéfiants, de la « violence urbaine » ou de tout autre phénomène social jugé négatif : l’habitude est prise, dans les milieux politiques, médiatiques et même scientifiques de le qualifier, lorsqu’il atteint une certaine ampleur, de « problème de société ». Une formulation dont le succès est compréhensible car elle évacue par avance l’interrogation qui, pourtant, devrait logiquement — et sémantiquement — en découler : de quelle société s’agit-il ? Au lieu de se demander, en effet, si ce n’est pas cette société — ou, plus exactement, le système socio-économique auquel elle est soumise — qui poserait problème, dont les phénomènes mentionnés plus haut seraient dès lors autant de dérivés, on en vient à tenir pour implicitement acquis la légitimité et l’intangibilité de la première pour focaliser toute l’attention — et l’attention de tous — sur les seconds, procédé grâce auquel s’obtiendra le « consensus » indispensable à la recherche des causes comme des solutions. Et c’est ainsi que la « question du logement » peut être sans cesse remise sur le tapis sans que jamais soient mis en question les rapports de production capitalistes dont elle est, directement ou indirectement, le produit. Directement, dans la mesure où la production de logements, comme celle de n’importe quelle marchandise, est soumise à la logique du profit et doit donc être rentable. Or, de ce point de vue, on sait que les habitants peu ou non solvables, de plus en plus nombreux en ces temps de « mutations économiques », ne sont pas des clients intéressants. Mais ils possèdent une marchandise indispensable, leur force de travail, dont le maintien en état de marche, fût-elle provisoirement inemployée , exige qu’ils soient au moins nourris et logés à peu près correctement. D’où la nécessité d’une prise en charge par des fonds publics, plus ou moins conséquente suivant la période, d’une partie du financement du logement des travailleurs et de leurs familles. On le baptisera « social » sans s’apercevoir, apparemment, que cette appellation illustre parfaitement le principe qui préside aux interventions de l’État dans l’économie afin d’en « réguler les dysfonctionnements » : la socialisation des pertes et la privatisation des profits .

Le tri urbain

En France, le déficit en logements « sociaux » serait est l’ordre de 1 millions si l’on totalise les listes d’attentes pour un appartement en HLM, et de 3 millions en incluant les mal-logés. Ce qui impliquerait la construction de 120 000 logements de cette catégorie par an, selon la Fondation Emmaüs, pour ne pas aggraver le problème, et de 250 000, selon la Commission logement d’Attac, pour le résorber et loger en même temps les gens qui ne le sont pas « dans des conditions dignes » . Or, au cours des dernières années, à peine 75 000 logements sociaux ont été construits en moyenne par an, dont 10 % seulement destinés aux ménages les plus précaires. Cela, alors que le nombre de ceux-ci explosait sous l’effet des nouvelles modalités de l’accumulation du capital. Ici intervient le rôle indirect de cette dernière, mentionné plus haut, dans la persistance d’une soi-disant question du logement. « Mondialisation » et « flexibilisation » obligent ! La part des salaires par rapport aux profits continue de diminuer, d’un côté, en raison des suppressions d’emplois entraînées par la multiplication des fusions-acquisitions, délocalisations et autres « restructurations » et, de l’autre, par suite de la « modération salariale » et la généralisation du travail temporaire ou à temps partiel imposées par la « concurrence libre et non faussée ». D’où la difficulté croissante des exploités à disposer des ressources nécessaires pour se loger convenablement. En outre, en dépit de la « vocation sociale » des organismes d’HLM , leurs responsables, soucieux d’« équilibrer » la composition de leur parc et d’en « rationaliser » la gestion, privilégient de plus en plus, sous le signe consensuel de la « mixité » et du « brassage », l’accueil des familles susceptibles d’acquitter régulièrement les loyers, traites et charges, et de veiller également à la bonne tenue de leur progéniture. Autrement dit les ménages des classes moyennes, quitte, pour les retenir et enrayer ainsi la paupérisation de la population logée en HLM , à les exonérer des surloyers qu’impliquerait le dépassement des plafonds de ressources. Parallèlement, les programmes de construction feront la part belle aux « logements intermédiaires » réservés, comme cette appellation le suggère, aux « professions intermédiaires » (petits cadres, techniciens, enseignants, travailleurs sociaux…), seules en mesure de payer des loyers équivalent à 60 % du SMIC. Pour ce qui est des « familles lourdes », à la fois impécunieuses et souvent nombreuses, où les impayés des parents (fréquemment séparés) viennent s’ajouter aux incivilités des enfants (livrés à eux-mêmes, c’est-à-dire à « la rue »), elles sont la plupart du temps aiguillées vers les immeubles les plus délabrés, laissés quasiment à l’abandon… en attendant leur démolition. Celle-ci, dont le rythme s’est accéléré avec la mise en route du plan de « rénovation urbaine » lancé par l’ex-ministre de la « cohésion sociale » J-L Borloo, va d’ailleurs également dans le sens d’un certain « embourgeoisement » du parc social public : à la place des tours et des barres « implosées » s’élèveront de petits immeubles proprets et pimpants. Situés, pour la plupart, dans la proche banlieue, ils sont principalement conçus pour attirer les franges inférieures de la petite bourgeoisie que la « gentrification » des anciens quartiers populaires, la déferlante des « ventes à la découpe » et les exigences exorbitantes des bailleurs en matière de garanties ont privé à leur tour du droit du « droit à ville », c’est-à-dire à vivre au cœur des agglomérations . Quant aux anciens locataires, pris dans le même mouvement centrifuge imprimé par le libre jeu des mécanismes du marché dans le domaine du logement, et que les pouvoirs publics se contentent désormais d’accompagner, il ne leur restera plus qu’à accepter bon gré mal gré d’être expédiés dans une périphérie lointaine plus ou moins bien desservie en transports et en équipements collectifs.

À défaut de résoudre la « question du logement », on a ainsi décidé une fois de plus de la déplacer… en déplaçant les gens en guise de réponse. Plus que jamais déconnectée de la question sociale, elle est maintenant noyée, au plan idéologique, dans une problématique « urbaine » dont la dernière mouture en date est « métropolitaine ». Ce serait là, en effet, la « bonne échelle » à prendre dorénavant en considération pour « maîtriser l’urbanisation contemporaine », du fait de « la mobilité croissante des citadins ». Mobilité choisie, sans doute pour (et par) certains, mais certainement subie pour le plus grand nombre. Peu importe, cependant.

Colportée par des chercheurs (sociologies, géographes…) inféodés aux autorités en place, cette approche pseudo scientifique sert à justifier, en l’occurrence, que soient repoussées toujours plus loin les frontières de la relégation des pauvres. Non sans raisons. Dissoudre les foyers de troubles existants (les « cités »), éviter la concentration des « problèmes » dans certaines zones ou quartiers, éparpiller et diluer la misère pour l’invisibiliser, accorder la priorité à la maison individuelle — fût-elle bas de gamme — pour favoriser le repli sur la famille… La dispersion sur une aire urbaine élargie de l’habitat des travailleurs peu qualifiés ou non qualifiés — mais suffisamment pour occuper les innombrables emplois serviles de la « société de services » — présente effectivement d’indéniables avantages. À condition d’adopter le point de vue des dominants.

Dans un ouvrage collectif supposé faire le point sur « l’état des savoirs » — en fait, il s’agit des savoirs d’État — sur « la ville et l’urbain » à l’orée du troisième millénaire, l’un des gourous français de l’« altermondialisme », bien en cour auprès des experts du capitalisme globalisé, après avoir joué jadis les conseillers du Prince auprès de certains dictateurs tiers-mondistes, posait à sa façon, c’est-à-dire comme le souhaitent ses commanditaires, la question du logement à l’échelle planétaire : « Peut-on garantir le droit au logement pour tous dans une économie de marché ? Surtout quand l’évolution des sociétés de marché est marquée par l’approfondissement des inégalités, l’élargissement des exclusions, la montée des ségrégations sociales. » Or, au NON catégorique qu’appellerait, aujourd’hui comme hier, pareille interrogation, cet ancien économiste marxiste, recyclé dans la « gouvernance participative » , préfère substituer une réponse aussi encourageante que prudente : « Ce n’est pas impossible ». Réponse assortie, comme il se doit pour un adepte de la « citoyenneté globale », d’un lot de conditions en forme de vœux pieux : « il faudrait en faire un objectif politique explicite, orienter en ce sens les régulations des marchés, définir les modalités d’interventions publiques correspondantes, apporter une attention particulière à tous ceux qui n’ont pas accès à un logement convenable et à ceux qui sont mal-logés » !

Sans doute, en France et dans les autres pays « riches », les pauvres ne sont ils pas contraints, comme leurs semblables des pays en voie de sous-développement, de s’entasser par millions dans des taudis ou des bidonvilles où la vie se réduit à la survie au jour le jour. Mais, « mondialisation » aidant, la dynamique est la même : spéculation immobilière effrénée, flambée des coûts fonciers, des loyers et du prix des appartements ou des maisons, opérations publiques de « renouvellement urbain » (d’« assainissement » dans le langage cru des aménageurs du « Sud ») pour « libérer » les terrains convoités par les promoteurs. Ici comme ailleurs, la transnationalisation du capital accentue les écarts entre les nantis et les démunis, avec cette différence, de degré mais non de nature, que le fossé qui sépare les uns des autres est devenu gouffre là où, comme le montre le sociologue Mike Davis dans un livre récemment paru en France, les rêveries fumeuses des altercapitalistes sur un « autre monde possible » apparaissent encore plus dérisoires face aux réalités furieuses du « pire des mondes possibles ».

« Vision catastrophiste », « conclusion alarmiste » s’exclament les bonnes âmes humanitaires qui pullulent dans les ONG parasitaires affairées à la promotion d’un improbable — mais rentable pour elles — « Millénaire du développement » ( « durable », cela va de soi). Propos guère optimiste, ajouteront-elles, qui laisse peu de place au moindre espoir d’amélioration de la situation. Plutôt que d’« espoir », pourrait-on leur rétorquer, c’est d’« illusion » qu’il conviendrait de parler. Et de rappeler au passage à tous ces croyants en la capacité et la volonté des pouvoirs publics, à l’échelle locale, nationale ou mondiale, d’« améliorer la situation », ce qu’écrivait Engels, il y a près d’un siècle et demi, sans que, sur ce point, l’histoire du capitalisme, depuis lors, ne l’ait jamais démenti :

« Il est clair que l’État actuel ne peut ni ne veut remédier à cette plaie qu’est la pénurie de logements. L’État n’est rien d’autre [et cela vaut pour toutes les institutions étatiques ou para-étatiques supranationales qui ont proliféré par la suite J-P G] que le pouvoir total organisé des classes possédantes, des propriétaires fonciers et des capitalistes en face des classe exploitées […]. Donc si les capitalistes pris individuellement [souligné par Engels] déplorent, il est vrai, la crise du logement, alors qu’on peut à peine les décider à pallier superficiellement ses plus terribles conséquences, les capitalistes pris dans leur ensemble [idem], c’est-à-dire l’État, ne feront pas beaucoup plus. Tout au plus l’État veillera-t-il à ce qu’on applique partout uniformément le palliatif superficiel qui est devenu usuel. »

Jean-Pierre Garnier, Le Monde libertaire, hors série n° 32 juillet-août 2007


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