De la gentrification des villes à la gentrification des luttes
Revenir aux luttes

De la gentrification de Marseille et Bruxelles à celle des éditions Agone.

mardi 10 septembre 2013 par bendyglu

En 2008, une manifestation européenne pour le droit au logement avait lieu à Marseille, à l’initiative du réseau No-Vox et de la rédaction de la revue Agone qui venait de publier « Villes et Résistances sociales ».

dessin d’Emmanuel Tete

Quelques mois plus tôt, le rédacteur en chef de la revue avait été violemment expulsé de ses bureaux et de son logement, au terme d’une lutte urbaine de longue haleine menée par le comité du Quartier Midi, à Bruxelles. Une ville désormais de plus en plus invivable pour les « hommes et les femmes ordinaires », et surtout les pauvres, cette évolution n’ayant pas pu être bloquée, malgré les efforts surhumains des militants associatifs, face à la détermination de la gente politique locale, mariée aux intérêts capitalistiques.


Bruxelles : saccage au Quartier Midi par bendyglu

Les éditions Agone gentrifiées !

Mais le processus de gentrification n’épargna pas les Éditions Agone. Au moment même où s’élaborait ce numéro, conçu comme une arme au service des luttes urbaines, basée sur une expérience concrète de résistance dans un cadre collectif, les éditions Agone commençaient de basculer dans « le chic et le chiqué », le succès de cette association militante et sa visibilité accrue ayant attiré, comme Marseille, des bobos par l’odeur alléchés. Philippe Olivera (professeur d’histoire du secondaire à mi-temps récemment débarqué à Marseille) et Laurence De Cock (agrégée d’histoire rêvant de rédiger les manuels scolaires) pour commencer, sous drapeau du CVUH. Le premier cherche à se faire payer un deuxième mi-temps aux éditions Agone (ce qui dit tout de son temps de lutte disponible pour changer l’école : il pourrait pourtant en prendre de la graine auprès d’Olivier Vinay, Agone, canal historique ), après avoir largement participé à l’éradication de l’équipe des salariés, et à la destruction d’un éditorial au service des luttes. La deuxième (donneuse dans Le Monde de bons points aux « bons » manifestants anti-CPE et de mauvais à « la racaille », selon les catégories typiques de « l’entendement professoral ») sévit ailleurs, mais encore trop près (encore récemment dans Le Monde Diplomatique où elle rend hommage, sans rire, à l’éducation coloniale !) Cela n’est pas innocent : les premiers éradiqués, avant l’arrivée de ces deux-là, furent les fondateurs de la revue et des éditions Marginales , Héléna et Samuel Autexier, éditeurs notamment de Philippe Geneste, de littérature prolétarienne, travaillant avec l’École émancipée (tous livres que sauvés du pilon, j’ai distribué en Afrique dans le cadre du réseau No-Vox, canal historique, de soutien aux mouvements de base maliens et burkinabès notamment.) La critique de l’Éducation nationale (y compris de son exportation en Afrique francophone par Jules Ferry, colonisateur de l’intérieur et de l’extérieur, qui continue de faire des ravages), le « Refus de parvenir » de tous ceux qui se sont "barrés" un jour, fit le nid de son exact opposé : la valorisation de l’école aliénée et des dents qui rayent le parquet. Comble de la gentrification, la collection Marginales fut Karl Krausquement métamorphosée en « Manufacture de prose ». Les titres vendeurs sont réédités sous la nouvelle couverture de la Manuuuuufacturre de prôôôses, les autres sont toujours aux couleurs de Marginales).

En ce qui concerne ce fameux numéro, cela se traduisit immédiatement de la façon suivante. Alors que la couverture prévue était tirée d’une affiche du Comité du Quartier Midi réalisée par Emmanuel Tête, afin de bien signifier la filiation avec une lutte concrète, le directeur éditorial, Thierry Discepolo, imposa (avec toutes les techniques rapportées par Michel, Canal encre rouge) une gravure de Frans Masereel. Certes ce dessinateur fut fort engagé dans le mouvement social et les luttes de son temps. Mais il faut bien reconnaître qu’un peu moins de cent ans plus tard, et comme disait Cézanne, « les murs des pauvres finissent sur les murs des riches ». Les architectes et les urbanistes l’adorent : ils les auraient détestés. Belle couverture d’appel donc pour placer la Revue dans les rayons spécialisés et si chics sur l’urbanisme, remplis par ailleurs de si romantiques « dérives urbaines ». A un prix éminemment démocratique : 30 EUR ! Le travail éditorial (traductions, montage de textes, écriture de textes...) avait été payé 2100 EUR... Les deux films avaient été gracieusement cédés à des fins militantes par Patrick Taliercio et Bernard Mulliez ( Agone, Canal historique ), ce dernier ayant même réalisé le master pour le pressage DVD (on oublia de leur fournir quelques-uns des 1000 exemplaires du DVD excédentaires, vendus 10 EUR sous le manteau dans les salons du livre...) Tenant le stand d’Agone à la Fête de l’Humanité la même année, un ami militant au DAL m’avoua ne pas pouvoir se le payer... J’en aurais pleuré.

L’histoire coloniale piétinée

Puis ce fut la publication d’un livre de Catherine Coquery-Vidrovitch, Présidente du CVUH, papesse sorbonnarde des études africaines, décorée de la Légion d’honneur (acceptée au nom de la « féminisation » de cet Ordre, donc par « acte féministe », selon le discours qu’elle tint à la Sorbonne) et de l’ordre de la Côte d’Ivoire par « Laurent » (son ancien thésard) à l’occasion du Cinquantenaire de l’Indépendance (quelle Indépendance ? De quoi parle-t-on ?). Le manuscrit original, que je conserve par-devers moi pour en faire usage, car je dois cela aux Africains dont l’histoire est colonisée, m’arriva totalement hors-délai, bourré de fautes d’orthographes et de syntaxe, d’erreurs historiques, de narcissisme délirant, et de considérations sur les étudiants africains proches du racisme. La présidente se trompait même dans la profession de foi du CVUH, confondant manifestement cette association avec sa rivale ! Je le refusai. Il fut cependant publié, non sans avoir été réécrit par Thierry Discepolo, Laurence De Cock et Philippe Olivera. La dame était vice-présidente du CVUH et n’avait guère intérêt à dénoncer comme imposture sur pied la Présidente dont les bras si longs intéressaient des dents au moins de la même taille... Du jamais vu chez Agone : c’était le début de la fin de l’éditorial militant.

paru dans Fraternité Matin du 9/08/2010

L’équipe restante ramerait les années suivantes pour sortir des livres de lutte, non sans succès si on en juge par La Bio entre business et projet de société qu’ils dirigèrent à cinq (Raph et Gilles ont raconté cette histoire croquignolesque sur Sud-Radio). Son succès fit malheureusement de l’ombre à celui que venait de sortir le patron, La Trahison des éditeurs (tous sauf un !) qui déclara « Plus jamais ! C’est la lie de la pensée ! ».

Vrai livre vrai livre faux livre

Retour aux luttes !

Avec la démission ou la rupture conventionnelle des contrats de travail de cinq salariés, suivie six mois après des deux nouvelles recrues, venant après la liquidation de Marginales, de l’éditorial de la revue, mais aussi du traducteur d’Howard Zinn, ce puits littéraire qu’est Frédéric Cotton (dont le chèque des droits 2012 reste à l’heure où j’écris enfermé dans le bureau du patron) de Laure Couttens (qui assura notamment la diffusion de Pour Lire Pas Lu), de Sébastien Mengin (que je remplaçai au pied-levé sans même avoir la décence de lui demander pourquoi il partait, m’en tenant naïvement à la version du patron), de Michel Caïetti, Rolls Royce de la correction (en voie de disparition) - et d’autres que je ne connais peut-être même pas, le nettoyage social des éditions Agone est terminé.

Une lutte locale sur un lieu de travail où l’on doit assurer la production est aussi difficile qu’une lutte de quartier cerné par les destructions et la misère qu’elles génèrent. La seule méthode qui vaille, la grève, n’a pas été utilisée, paraissant sans doute contradictoire avec l’idée de la structure associative et non entrepreunariale qui motivait les salariés au travail. Une ambiguïté qui permit au patron dénié d’extraire toute la plus-value de ces engagements militants, sur laquelle il reste désormais le seul assis.

Mais Agone est une association. Dont nous sommes aujourd’hui encore tous membres. Le bureau (Alain Guénoche, Denis Becquet, Jacques Vialle) et les intellectuels jaunes (Sylvain Laurens EHESS, Julian Mishi INRA, Étienne Pénissat CNRS et Jean-Jacques Rosat, prof de philo du secondaire, petit invité au Collège de France) nous refusent convocation à l’Assemblée générale, en violation flagrante de la loi de 1901, déclarée « à portée constitutionnelle ». C’est à notre tour, comme les luttes rapportées par Howard Zinn nous y encouragent, de faire notre « Déclaration d’indépendance ».

La lutte aux éditions Agone continue. C’est désormais un vrai mouvement social. Pour une édition aux services des luttes anti-capitalistes, tout le pouvoir aux travailleurs !

Benoît EUGENE Revue Agone, Canal historique No-Vox, Canal historique

Voir le site des anciens salariés d’Agone, Agone, l’envers du décor


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